Ecclésiaste 6
Le texte
Qohéleth pointe du doigt un mal qu'il voit partout : un homme reçoit de Dieu la richesse, les biens, l'honneur, tout ce que son âme désire, et Dieu ne lui donne pas « le pouvoir d'en manger » ; un étranger en profite à sa place. Puis il pousse le raisonnement jusqu'à l'absurde : cent fils, mille ans deux fois, et si l'âme n'est jamais rassasiée, l'enfant mort-né a plus de repos. Le désir travaille sans fin, la bouche avale sans être remplie, et personne ne sait ce qui vient après.
Le cœur
La phrase la plus dérangeante du chapitre n'est pas celle sur l'avorton, c'est celle-ci : « Dieu ne lui a pas donné le pouvoir d'en manger. » Qohéleth ne dit pas que l'homme a mal géré ses biens, ni qu'il a péché. Il dit que la capacité de jouir est un second don, distinct du premier. Avoir et savourer ne sont pas la même chose, et le second ne s'achète pas avec le premier. Cela démolit une religion très répandue, y compris chez les croyants : l'idée que Dieu bénit en donnant des choses. Non. Dieu bénit en donnant les choses et la faculté d'en vivre. Le manque de la seconde rend la première amère.
Le fil rouge
Toute la Bible connaît cette fracture entre posséder et jouir. Israël entre dans un pays de vignes qu'il n'a pas plantées, et l'avertissement qui suit n'est pas « ne perdez pas vos biens » mais « n'oubliez pas Celui qui les donne ». Jésus raconte l'homme qui construit des greniers plus grands et meurt la nuit même, sans avoir mangé une bouchée de son abondance : c'est Ecclésiaste 6 mis en récit. Mais Jésus ne se contente pas de reprendre le diagnostic. Il s'assied à table, rompt le pain, rend grâces, mange avec des gens infréquentables. Il donne le pouvoir de manger, parce qu'Il se donne Lui-même comme nourriture. La question « tous ne vont-ils pas en un même lieu ? » reste ouverte jusqu'à ce qu'un tombeau soit trouvé vide.
Le miroir
Regarde honnêtement ta semaine. Tu as une maison, un travail, des enfants peut-être, une santé qui tient encore. Et tu passes tes soirées à calculer ce qui manque. Tu manges en regardant ton téléphone, tu prends des vacances en pensant au retour, tu embrasses tes enfants en pensant à la facture. C'est exactement l'homme du verset 2 : rien ne manque à son âme de tout ce qu'il désire, et il ne peut pas en manger. L'étranger qui dévore ta vie, ce n'est peut-être pas un héritier ingrat, c'est ton propre désir jamais rassasié, « le mouvement du désir » du verset 9, ce mouvement qui te fait courir devant toi-même. Qohéleth ne te dit pas d'avoir moins. Il te dit que tu ne sais plus voir ce que tu as sous les yeux.
Alors fais ceci aujourd'hui : prends un morceau de pain, assieds-toi, sans écran, sans personne à qui parler, et mange-le lentement en dix minutes en remerciant Dieu à voix haute pour ce goût-là, ce jour-là. Rien d'autre. Reçois le second don.
Le détail
« Mieux vaut la vue des yeux que le mouvement du désir. » Traduction plus littérale de l'hébreu : mieux vaut ce que voient les yeux que le vagabondage de l'âme, nèphèsh, ce mot qui désigne la gorge, l'appétit, la vie qui aspire. La nèphèsh est littéralement le gosier qui se creuse. Qohéleth n'oppose donc pas le concret à l'imaginaire par philosophie ; il décrit une gorge qui se tend vers ce qu'elle n'a pas pendant que la main tient déjà quelque chose. Et le verset 7 le dit crûment : tout le travail de l'homme est pour sa bouche, et cependant son désir n'est pas satisfait. Nous travaillons pour manger, et nous mangeons sans être remplis. Le problème n'est pas la quantité de nourriture.
La question
Si Dieu donne les biens et retient le pouvoir d'en jouir, alors Il est l'auteur de cette frustration. Qohéleth ne s'en cache pas et ne s'en excuse pas : « on sait ce qu'est l'homme, et qu'il ne peut contester avec celui qui est plus fort que lui. » C'est dur. Cela ressemble moins à une consolation qu'à une fin de non-recevoir. Je ne vais pas l'adoucir. Le texte ne dit pas pourquoi le don est parfois amputé. Il dit seulement que tu ne gagneras pas ce procès-là. Reste alors une possibilité : que ce Plus Fort ne soit pas seulement plus fort, et que le silence d'ici soit rompu ailleurs. Ecclésiaste ne le sait pas encore. Nous, si.
L'intertexte
Deux échos. Le riche de Luc 12 meurt la nuit où ses greniers sont pleins ; Jésus reprend le diagnostic de Qohéleth mais ajoute le mot que celui-ci n'avait pas : insensé, parce qu'il y a désormais un « riche envers Dieu » possible. Et Paul, en prison, écrit qu'il a appris le contentement, dans l'abondance comme dans le manque. Appris : donc cela s'apprend, donc ce n'est pas naturel, donc Qohéleth avait raison sur la maladie. Mais Paul indique le remède que le Prédicateur cherchait sous le soleil et ne trouvait pas : une force reçue d'ailleurs.
Réflexion
Quelle chose possèdes-tu depuis longtemps sans l'avoir jamais vraiment savourée, et pourquoi ?
Où, précisément, ton désir court-il devant toi cette semaine, et que refuses-tu de voir pendant ce temps ?
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Ce que la communauté partage sur Ecclesiastes 6
Réflexions, prières et actions de grâce des lecteurs et de l'équipe de rédaction sur ce passage.
Seigneur, même mille années ne vaudraient rien si je traversais mes jours sans goûter ta bonté. Apprends-moi à vivre vraiment, pas seulement à durer. Que ce jour-ci, si court soit-il, soit rempli de toi.
Merci, Seigneur, pour ce que mes yeux voient aujourd'hui: le pain sur la table, les visages aimés, le toit au-dessus de moi. « Mieux vaut ce que les yeux voient, que le mouvement du désir. » Tu me gardes de courir après le vent, et tu me donnes de goûter le présent.
Merci, Seigneur, de me rappeler que « bien des choses multiplient la vanité ». Je te rends grâce pour ta Parole qui tranche court à mes longs discours inutiles, et pour le repos que je trouve à me taire devant toi, sachant que toi seul me profites vraiment.
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