Jérémie 51
Le texte
L'Éternel annonce qu'Il lève un vent destructeur contre Babylone et qu'Il réveille « l'esprit des rois des Mèdes » pour renverser la ville qui avait enivré toute la terre : « Babylone a été une coupe d'or dans la main de l'Éternel, enivrant toute la terre. » Au milieu du poème, un ordre urgent traverse le chapitre à deux reprises, adressé non aux Babyloniens mais aux exilés : « Sortez du milieu d'elle, mon peuple ! » Le chapitre se termine par un geste presque théâtral : Jérémie confie son rouleau à Seraïa, qui doit le lire à Babylone, y attacher une pierre et le jeter dans l'Euphrate, en disant : « Ainsi Babylone s'enfoncera, et ne se relèvera point. »
Le cœur
Ce chapitre tient ensemble deux affirmations que nous préférons séparer. D'un côté, Babylone a été un instrument dans la main de Dieu, une coupe qu'Il a Lui-même tendue aux nations. De l'autre, elle en répondra jusqu'au bout : « l'Éternel, le Dieu des rétributions, rend certainement ce qui est dû. » Être utilisé par Dieu n'excuse rien. L'empire n'a pas été moins responsable parce qu'il servait un dessein plus grand que lui.
Et au centre du poème, un hymne au Créateur : « C'est lui qui a fait la terre par sa puissance. » Le jugement n'est pas un accès d'humeur ; il découle de ce que Dieu est. Face à Lui, les idoles babyloniennes sont décrites d'un mot terrible : « il n'y a point de respiration en elles. » Ce qui n'a pas de souffle ne peut ni sauver ni durer.
Le fil conducteur
Babylone n'est jamais seulement une ville dans la Bible. Elle est le nom que porte l'orgueil humain organisé, depuis la plaine de Shinéar où l'on voulut bâtir une tour jusqu'aux cieux. Jérémie le sait, et il joue de cette mémoire : « Que Babylone monte jusqu'aux cieux, et qu'elle fortifie la hauteur de sa force : de par moi viendront des dévastateurs contre elle. » Même verbe, même vertige, même issue. Et il y a la coupe. Babylone a fait boire les nations jusqu'à la démence ; à la fin, Dieu lui prépare son propre breuvage : « je préparerai leur breuvage, et je les enivrerai ». Cette coupe traverse toute l'Écriture jusqu'à un jardin, une nuit, où Quelqu'un demande qu'elle passe loin de Lui, puis la boit. Le jugement n'a pas été annulé ; il a changé de mains.
Le miroir
« Sortez du milieu d'elle, mon peuple ! » Cet ordre n'était pas simple à exécuter. Après soixante-dix ans, beaucoup d'exilés avaient des maisons, des affaires, des gendres babyloniens. Sortir coûtait cher. C'est exactement là que le texte nous touche. Nous ne vivons pas en Babylone comme dans un camp de prisonniers, mais comme des gens installés : le crédit, la carrière, la logique de rendement qui règle nos semaines et nos amitiés. Le verset 46 est d'une lucidité gênante : « de peur que votre cœur ne mollisse, et que vous n'ayez peur du bruit ». Une rumeur cette année, une autre l'année suivante. Le danger n'est pas que Babylone nous séduise d'un coup, mais qu'elle nous fatigue, jusqu'à ce que partir semble déraisonnable.
La question
Reste ce qui grince : « par toi je briserai l'homme et la femme, et par toi je briserai le vieillard et le jeune garçon ». Aucune exception pour les innocents. On aimerait adoucir. Notons au moins ceci : ces mots ne tombent pas d'un ciel neutre, ils répondent à une voix blessée. Au verset 34, Jérusalem parle : « il m'a avalée, il a rempli son ventre de mes délices ». Le chapitre est la réponse de Dieu à une victime qui crie, non un plan de guerre froidement conçu. Cela n'efface pas le scandale des enfants babyloniens. La Bible ne nous donne pas ici la clé qui concilierait tout. Elle nous laisse devant un Dieu qui ne reste pas indifférent au sang versé, et devant un langage de guerre qui nous fait mal, comme il doit.
Le détail
Seraïa emporte un rouleau à Babylone, le lit à voix haute, y attache une pierre et le jette dans l'Euphrate. Un livre qui coule : c'est le contraire d'une bibliothèque impériale. Babylone vivait de ses archives, de ses tablettes, de ses annales royales gravées pour durer. Jérémie fait couler la sienne. Et le fleuve n'est pas choisi au hasard : c'est l'artère de la ville, celle qui l'irrigue et la défend. Le mot descend là où la puissance se croit chez elle. Puis vient la dernière ligne : « Jusqu'ici les paroles de Jérémie. » Le livre coule, la parole tient.
L'intertexte
Trois textes se donnent la main ici. Genèse 11 fournit la grammaire : bâtir haut, se faire un nom, être dispersé. Daniel 5 raconte la coupe littéralement, un roi buvant dans les vases du temple la nuit où les Mèdes entrent dans la ville ; Jérémie l'avait annoncé un demi-siècle plus tôt, « la vengeance de son temple ». Et l'Apocalypse reprend Jérémie 51 presque mot pour mot : une voix du ciel crie au peuple de Dieu de sortir de Babylone, et un ange jette une meule dans la mer en déclarant que la grande ville sombrera ainsi, pour ne plus se relever. Jean a lu Seraïa. Ce qui signifie que Babylone n'est pas tombée une fois pour toutes en 539 avant Jésus-Christ : elle se rebâtit, et l'ordre de sortir reste actuel.
Réflexion
Où, très concrètement, ai-je cessé de me sentir en exil, au point que « sortir » me paraîtrait aujourd'hui déraisonnable ?
Quand je lis les versets les plus durs de ce chapitre, qu'est-ce que je fais de mon malaise : je le tais, je le contourne, ou je le porte devant Dieu comme le fait Jérusalem au verset 35 ?
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