Genèse 26
Le texte
Une famine chasse Isaac vers Guérar, chez Abimélec, roi des Philistins, et là l'Éternel lui interdit de descendre en Égypte tout en lui répétant le serment fait à son père. Par peur, Isaac fait passer Rebecca pour sa sœur, jusqu'à ce que le roi le démasque et le protège ; puis il sème, récolte le centuple, devient si puissant que les Philistins l'envient, bouchent les puits d'Abraham et le prient de partir. Suit une longue querelle d'eau : Ések, Sitna, enfin Rehoboth, « parce que, dit-il, l'Éternel nous a maintenant donné de l'espace ». À Beër-Shéba Dieu lui apparaît encore, il bâtit un autel, conclut une alliance avec Abimélec, et le chapitre s'achève sur les mariages d'Ésaü, « une amertume d'esprit » pour ses parents.
Le cœur
Deux fois Dieu parle, et deux fois la bénédiction est motivée par quelqu'un d'autre : « parce qu'Abraham a écouté ma voix » (v. 5), « à cause d'Abraham, mon serviteur » (v. 24). Isaac est le seul patriarche dont la vie tienne en un seul chapitre, et ce chapitre est presque entièrement une reprise : la même famine, le même roi, le même mensonge sur l'épouse qu'en Genèse 12 et 20. Le fils répète la faute du père et reçoit malgré tout la promesse du père. Voilà le nerf du texte : la fidélité de Dieu ne se transmet pas par la performance du bénéficiaire. Quand Paul relit Abraham dans Romains 4, il insiste précisément là-dessus : la promesse tient par la foi, non par le mérite, sinon elle serait fragile. Ce chapitre montre à quoi ressemble concrètement cette fragilité assumée par Dieu : un homme peureux, riche, contesté, et pourtant béni.
Le fil rouge
Deux mots de ce chapitre traversent toute l'Écriture. Le premier est « semence » : « toutes les nations de la terre se béniront en ta semence » (v. 4). Paul, dans Galates 3, s'arrête sur le singulier de ce mot et y lit Christ ; on peut trouver la lecture audacieuse, mais elle est fidèle à la logique du récit, car la promesse se rétrécit de génération en génération, d'Abraham à Isaac, jusqu'à un seul en qui les nations sont bénies. Le second mot est « eau ». Les serviteurs d'Isaac creusent et trouvent « un puits d'eau vive » (v. 19), et aussitôt on se dispute. Des siècles plus tard, un descendant d'Isaac s'assiéra fatigué au bord d'un puits patriarcal et proposera à une étrangère une eau vive qu'on ne peut plus boucher ni contester (Jean 4). Rehoboth, l'espace donné, trouve là son aboutissement : une bénédiction qui ne s'obtient plus en repoussant l'autre.
Le miroir
Vous connaissez le mécanisme d'Isaac mieux que vous ne l'admettez. Dieu promet, et vous croyez ; puis vous arrivez dans une ville où vous êtes minoritaire, où votre position est fragile, et vous arrangez la vérité pour survivre. Un demi-mensonge sur votre situation familiale, sur ce que vous croyez, sur ce que vous gagnez. Isaac ne renie pas la promesse, il la protège par le mensonge, ce qui est plus insidieux. Et puis vient la prospérité, le centuple, et avec elle l'envie des voisins, les puits bouchés, les collègues qui contestent votre terrain. La tentation n'est plus la peur mais la revendication. Trois fois Isaac creuse et cède, cède et creuse, jusqu'à trouver de l'espace. Il y a une force dans ce refus de se battre pour chaque trou d'eau, et elle ressemble étrangement à celle du Sermon sur la montagne.
Le contexte
Guérar se situe au sud-ouest du pays, à la lisière du Néguev, là où l'agriculture est un pari et l'eau une monnaie. Isaac y est ger, résident étranger, sans droit de propriété : il vit par tolérance royale. C'est pourquoi l'ordre divin est si précis, « séjourne dans ce pays-ci » (v. 3) : Dieu lui interdit la solution évidente, l'Égypte et ses greniers, celle-là même qu'Abraham avait choisie. Que ce nomade sème et récolte le centuple est déjà une provocation aux yeux des locaux. Les puits ne sont pas des détails pittoresques mais des titres de propriété : les boucher, c'est effacer une revendication ; les recreuser en gardant « les noms que son père leur avait donnés » (v. 18), c'est réinscrire une mémoire. Et le traité final, avec le chef d'armée présent, est un acte politique entre inégaux.
La question
Pourquoi Dieu ne dit-Il rien du mensonge ? Après l'affaire de Rebecca, Il apparaît de nouveau à Isaac et ne prononce que des paroles de bénédiction : « ne crains pas, car je suis avec toi » (v. 24). C'est Abimélec, le païen, qui fait la leçon morale : « Qu'est-ce que tu nous as fait ? » (v. 10). Le récit laisse le patriarche moralement inférieur au roi philistin sans commentaire. On aimerait un verdict, une correction, quelque chose. Le texte ne le donne pas, et il faut résister à l'envie de le fabriquer. Ce silence n'est pas de l'indifférence : la peur d'Isaac reçoit pour seule réponse le « ne crains pas » de Dieu, ce qui est plus troublant qu'un reproche. Dieu traite la racine et laisse la faute exposée devant nos yeux, sans nous rassurer sur nous-mêmes.
Le détail
Ce qui trahit Isaac est son propre nom. Abimélec regarde par la fenêtre et voit qu'« Isaac se jouait avec Rebecca sa femme » (v. 8). Le verbe hébreu est tsachaq, rire, plaisanter, jouer, exactement la racine du nom Yitschaq, « il rit ». Isaac isaaquait avec Rebecca. Le nom donné après le rire incrédule de ses parents devant la promesse devient ici le geste qui dénonce le mensonge : sa tendresse conjugale dit la vérité que sa bouche refusait. On ne peut pas indéfiniment cacher ce qu'on est. Et il y a là quelque chose de doux : ce n'est pas une faute qui le démasque, c'est l'affection. La promesse qui avait fait rire s'accomplit dans un couple qui rit ensemble, sous l'œil d'un roi étonné.
Réflexion
Quel puits de vos pères avez-vous cessé de creuser, et pourquoi l'avez-vous laissé se remplir de terre ?
Où vous battez-vous pour un terrain que Dieu vous demanderait peut-être de quitter afin de vous donner de l'espace ailleurs ?
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