Genèse 46:34
Le texte
Joseph prépare sa famille à l'audience royale. Quand Pharaon demandera quel est votre métier, répondez ceci : « Tes serviteurs se sont occupés de bétail, dès notre jeunesse jusqu'à maintenant, tant nous que nos pères. » Pas un mot de plus, pas un mot de moins. Et Joseph donne la raison de cette réponse soigneusement pesée : « afin que vous habitiez dans le pays de Goshen : car tous les bergers sont une abomination pour les Égyptiens. » Le mépris égyptien n'est pas un obstacle à contourner ; il devient l'instrument même par lequel la famille de Jacob obtiendra une terre à part. La phrase se termine sur ce mot dur, abomination, et le texte ne l'adoucit pas.
Le cœur
Voici le paradoxe que ce verset dépose entre nos mains : ce qui rend ce peuple répugnant aux yeux de l'empire est précisément ce qui le gardera vivant. S'ils avaient été acceptables, ils auraient été absorbés. Soixante-dix âmes fondues dans la plus grande civilisation du monde, et l'histoire s'arrêtait là. Dieu ne protège pas Israël en le rendant sympathique, mais en laissant subsister une frontière que personne n'a besoin de défendre, parce que l'autre camp la tient lui-même fermée. Il y a là quelque chose de troublant sur la manière dont Dieu travaille : Il se sert du dédain des hommes comme d'un mur. Et Joseph, qui aurait pu maquiller l'identité des siens, choisit de la dire telle quelle. La vérité coûte un statut et gagne une terre.
Le fil conducteur
Goshen est une terre donnée par le mépris, et c'est là que naîtra un peuple. Quatre cents ans plus tard, ce même isolement produira un esclavage, puis un exode, puis une alliance au Sinaï. Le verset que nous lisons est donc une porte discrète ouverte sur toute l'histoire du salut : la séparation ne sert pas à s'enorgueillir mais à préserver une promesse jusqu'à ce qu'elle mûrisse. Et quand Dieu dit à Jacob, quelques versets plus haut, « Moi, je descendrai avec toi en Égypte », Il annonce déjà qu'Il accompagne les siens jusque dans les lieux où ils sont indésirables. Le berger méprisé qui sauve son peuple en le conduisant hors du regard du pouvoir : l'image reviendra, et elle prendra un visage.
Le miroir
Nous passons une part considérable de notre énergie à rendre acceptable ce que nous sommes. On adoucit son métier dans une conversation de réception, on tait la prière avant le repas quand des collègues sont là, on choisit ses mots pour que la foi paraisse moins encombrante. Joseph, l'homme le plus puissant après Pharaon, aurait pu inventer une formule élégante pour ses frères. Il ne le fait pas. Il les envoie dire exactement qui ils sont, sachant que cela provoquera un recul, et que ce recul sera leur abri. Demandez-vous ce que vous avez maquillé cette semaine, et devant qui. Aujourd'hui, nommez à voix haute devant une personne, sans excuse ni explication atténuante, une chose vraie de votre foi que vous aviez l'habitude d'arrondir.
Le contexte
L'Égypte du Moyen Empire vit de son fleuve et de ses champs, et regarde de haut les nomades qui traversent les frontières avec leurs troupeaux. Les bergers sentent la bête, ne possèdent pas de terre, vivent hors des circuits de la ville. Goshen se trouve dans le delta oriental, une zone de pâturages, utile mais périphérique, assez loin de la capitale pour que personne ne s'en soucie. Jacob arrive vieux, ayant enterré une épouse et cru son fils mort, avec soixante-dix personnes et tout son bétail. Il n'a aucun pouvoir de négociation. Son fils en a beaucoup. Et ce fils utilise sa position non pour élever sa famille au rang égyptien, mais pour l'installer en marge, là où elle pourra rester elle-même.
La question
Faut-il se réjouir d'être méprisé ? Le texte ne dit pas cela. Il constate froidement une hostilité culturelle et en tire parti, sans l'approuver ni la maudire. Mais une inquiétude demeure : jusqu'où peut-on se servir du rejet des autres comme d'une preuve que l'on est dans le vrai ? Bien des chrétiens vivent leur impopularité comme un brevet de fidélité, alors qu'elle vient parfois de leur rudesse et non de l'Évangile. Le verset ne tranche pas. Il laisse ouverte la distance entre une mise à l'écart qui protège et une mise à l'écart que l'on a méritée. Discerner laquelle des deux nous concerne demande plus d'honnêteté que de courage, et personne ne peut le faire à notre place.
Le détail
Le mot rendu par « abomination » désigne en hébreu ce qui est rituellement intolérable, ce qu'on ne peut pas approcher sans se souiller. Ce n'est pas de l'antipathie, c'est du dégoût sacré. Les Égyptiens ne trouvaient pas les bergers désagréables ; ils les tenaient pour impurs. Or ce même mot servira plus tard à qualifier ce que Dieu Lui-même refuse. Il y a donc, dans cette phrase, deux tables de valeurs qui se croisent sans se voir : ce que l'empire déclare immonde, Dieu l'a choisi ; ce que l'empire honore, Dieu ne le regarde pas. Toute la suite du livre tient dans ce décalage silencieux. Et il reste à demander lequel des deux jugements gouverne réellement nos hontes.
Réflexion
Qu'est-ce qui, dans votre vie, vous met à l'écart et que vous aviez pris pour un handicap alors que c'est peut-être une protection ?
Devant quel « Pharaon » attendez-vous encore de savoir quoi répondre quand on vous demandera qui vous êtes ?
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« Que je meure maintenant, après que j'ai vu ton visage, puisque tu vis encore. » Vingt-deux ans de deuil s'effondrent en un seul regard. Jacob ne demande rien de plus, ni explications, ni années supplémentaires. Il a revu le visage aimé. Y a-t-il dans ta vie une attente si longue que tu n'oses plus espérer la revoir comblée ?
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