Jean 19:23
Le texte
L'exécution est faite, et les soldats passent à la part qui les intéresse: les affaires du condamné. Ils prennent Ses vêtements et les répartissent en quatre lots, « une part pour chaque soldat ». Restait la tunique, le vêtement de dessous, celui qui touche la peau; et Jean s'arrête pour la décrire avec une précision presque étrange dans un récit de crucifixion: « la tunique était sans couture, tissée tout d'une pièce depuis le haut ». Un détail de tisserand au pied d'une croix. Le verset suivant expliquera pourquoi elle n'a pas été déchirée, mais ici Jean ne commente pas encore: il nous laisse d'abord regarder quatre hommes qui font des tas avec les habits d'un mourant, pendant que Lui, au-dessus d'eux, n'a plus rien.
Le cœur
Ce verset dit deux choses qui ne vont pas naturellement ensemble. D'abord: le Fils de Dieu meurt dépouillé jusqu'à la peau. Le dernier droit qu'un pauvre possède encore, celui de couvrir son corps, Lui est retiré par des professionnels qui n'y voient qu'un avantage en nature. Le salut ne nous arrive pas d'un Dieu qui garde quelque chose en réserve; Il arrive d'un Roi sans manteau, sans poche, sans propriété. Ensuite: cette tunique tissée d'une pièce depuis le haut évoque le vêtement du grand prêtre, celui qu'on ne devait pas déchirer. Au moment précis où des soldats liquident Ses biens, Jean nous glisse que Celui qu'ils dépouillent officie. Le dépouillement n'est pas l'échec de Son sacerdoce; c'est sa forme. Voilà pourquoi la manière dont nous traitons ce qui appartient aux autres cesse, ici, d'être un sujet mineur.
Le fil conducteur
Il y a, au tout début de la Bible, un geste inverse de celui-ci. Quand l'homme et la femme découvrent leur nudité et se cachent, Dieu leur fait des vêtements de peau et les habille (Genèse 3.21). Dieu couvre; le péché découvre. Ici, au Golgotha, la logique s'inverse une dernière fois: Dieu, en Christ, se laisse découvrir jusqu'à la peau par des mains qui ne savent pas ce qu'elles font. Et Jean insiste pour que nous voyions que rien n'est accidentel: tout cela arrive « afin que l'écriture fût accomplie, qui dit: Ils ont partagé entre eux mes vêtements, et ils ont jeté le sort sur ma robe ». Le Psaume avait décrit la scène des siècles plus tôt. Celui qui est dépouillé au centre du monde est précisément Celui qui habille les nus. Notre justice est un vêtement prêté par un homme nu.
Le miroir
Ces soldats ne sont pas des monstres. Ils font leur travail, et leur travail comporte des avantages. C'est exactement ce qui devrait nous inquiéter. Car la manière dont nous nous servons discrètement dans ce qui reste des autres nous ressemble davantage que la haine ouverte: la succession où l'on prend « sa part » avant que les autres n'arrivent, les heures facturées avec une générosité intéressée, le logiciel du bureau installé à la maison, la réputation d'un collègue découpée en quatre pendant une pause-café. Toujours la même mécanique: quelqu'un est déjà à terre, donc ce qui lui appartient devient disponible. Le verset ne vous demande pas de vous sentir vaguement coupable; il vous demande de regarder ce que vous tenez et de vous souvenir de qui l'a lâché. Alors, aujourd'hui: nommez une chose précise, un objet, une somme, une phrase dite sur quelqu'un, que vous avez prise sans qu'elle vous revienne, et envoyez le message qui la rend. Un seul. Avant ce soir.
Le détail
« Tissée tout d'une pièce depuis le haut. » Ce « depuis le haut » traduit le grec anôthen, qui signifie à la fois « à partir du sommet » et « d'en haut », du côté de Dieu. Le même mot vient de résonner quelques lignes plus tôt, dans la bouche de Jésus devant Pilate: « Tu n'aurais aucun pouvoir contre moi, s'il ne t'était donné d'en haut. » Deux fois la même origine invisible. Le pouvoir de tuer, et le vêtement que le pouvoir ne parvient pas à déchirer, viennent tous les deux du même endroit. Jean ne dit pas que les soldats sont innocents; il dit qu'ils manipulent, sans le savoir, quelque chose qui a été tissé ailleurs. Ce que nous nous partageons a presque toujours une origine que nous n'avons pas fabriquée.
Le personnage principal
Quatre hommes accroupis, sans doute las, discutant du sort à jeter. Ils viennent de clouer un homme et ils passent immédiatement à l'inventaire: c'est la banalité même du mal, sans cruauté particulière, juste l'indifférence de gens qui ont déjà vu ça. Ils ont même un réflexe de bon sens: ne pas abîmer la tunique, car un vêtement déchiré ne vaut plus rien. Leur seul scrupule est un scrupule de valeur marchande. Et au-dessus d'eux, le vrai personnage ne dit rien. Il ne réclame pas Son manteau. Il laisse faire. Cette passivité n'est pas de la faiblesse: c'est un don qui va jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à donner. On ne peut pas dépouiller quelqu'un qui a déjà tout remis.
Le profil
Les premiers lecteurs de Jean vivaient sous l'œil de soldats semblables. Ils savaient que le bourreau avait droit aux dépouilles, et ce qu'un vêtement coûtait: un manteau représentait souvent l'un des biens les plus précieux d'une maison, ce qu'on mettait en gage et ce qu'on transmettait. Voir quatre hommes se partager la garde-robe entière d'un condamné, c'était voir une famille appauvrie d'un coup. Et ceux d'origine juive entendaient autre chose encore: la tunique d'une seule pièce, que le grand prêtre n'avait pas le droit de déchirer. Pour eux, l'image ne renvoyait pas d'abord à un beau symbole d'unité, mais à un service qui continue. Le prêtre est là. Il officie nu, et l'offrande, c'est Lui.
Réflexion
Quelle « part » vous êtes-vous attribuée dans la vie de quelqu'un qui n'était pas en position de protester, et que feriez-vous si cette personne pouvait aujourd'hui vous regarder?
Si votre justice est un vêtement que Christ a lâché pour vous, qu'est-ce que cela change à votre manière de tenir ce que vous possédez?
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