Jean 19
Le texte
Pilate fait fouetter Jésus; les soldats tressent une couronne d'épines, Lui jettent une pourpre sur les épaules, Le giflent en criant « Salut, roi des Juifs ! » Le gouverneur Le ramène dehors, sanglant et costumé, avec cette phrase qui traverse les siècles : « Voici l'homme ! » Il tente de Le relâcher, se heurte au chantage politique, cède, et livre Jésus à la croix. Là, entre deux condamnés, sous un écriteau rédigé en trois langues, Jésus confie Sa mère au disciple qu'Il aimait, dit « J'ai soif », puis « C'est accompli », et remet Son esprit. Un soldat Lui perce le côté; il en sort du sang et de l'eau. Deux hommes prudents, Joseph et Nicodème, L'ensevelissent dans un jardin.
Le cœur
Jean raconte une intronisation. Tout le vocabulaire du couronnement est là, mais retourné comme un gant : la couronne est d'épines, la pourpre est une plaisanterie de caserne, l'acclamation est un crachat, le trône est un gibet, et la proclamation officielle est clouée au-dessus de la tête du condamné en hébreu, en grec et en latin, c'est-à-dire dans toutes les langues qui comptaient. La dérision des soldats dit vrai sans le savoir. Voilà ce que ce texte affirme de Dieu : Sa royauté ne ressemble pas à une version améliorée de la nôtre, elle en est le renversement. Et voilà ce qu'il affirme du salut : quand Jésus dit « C'est accompli », le verbe grec, tetelestai, est celui qu'on inscrivait sur une dette acquittée. Rien à ajouter. Rien à compléter.
Le fil conducteur
Jean date la scène avec une précision qui n'est pas décorative : « c'était la Préparation de la Pâque, c'était environ la sixième heure ». C'est l'heure où, dans le temple, on commence à égorger les agneaux pour le repas du soir. Pendant que Pilate crie « Voici votre roi ! », des couteaux se lèvent à quelques centaines de mètres de là. Jean veut que nous voyions les deux images superposées. Depuis l'Égypte, un agneau meurt à la place d'une maison; depuis Jean-Baptiste, un doigt s'est tendu vers cet homme-là. La croix n'est donc pas un accident tragique rattrapé de justesse par la résurrection : c'est le point vers lequel toute l'histoire d'Israël penchait, l'agneau enfin fourni, comme il avait été dit à Abraham sur la montagne.
Le miroir
Regardez Pilate un instant, parce qu'il nous ressemble davantage que nous ne le souhaitons. Il sait. Trois fois il déclare ne trouver aucun crime. Il a même peur, ce qui est le début de la lucidité. Et puis on lui souffle une phrase : « Si tu relâches celui-ci, tu n'es pas ami de César. » Sa carrière contre un Galiléen. Il choisit sa carrière. Nous connaissons ce mécanisme : le silence dans une réunion où l'on démolit un collègue, la vérité qu'on n'ose pas dire à table pour ne pas gâcher le repas, la conviction qu'on met en veilleuse parce qu'elle coûterait trop cher socialement. Pilate ne renie pas Jésus par haine. Il Le livre par calcul, et parce que quelqu'un a trouvé le levier exact de sa peur.
La question
Jésus dit à Pilate : « Tu n'aurais aucun pouvoir contre moi, s'il ne t'était donné d'en haut; c'est pourquoi celui qui m'a livré à toi a plus de péché. » La phrase est difficile. Elle affirme que l'autorité du bourreau vient de Dieu, et pourtant elle maintient la culpabilité, graduée même : plus lourde chez celui qui a livré. Jean ne nous offre aucun système pour concilier les deux. Il pose côte à côte la souveraineté de Dieu et la responsabilité réelle des hommes, sans les fondre. Ceux qui veulent résoudre l'énigme finissent par sacrifier l'un des deux termes : ou Dieu n'est plus maître, ou l'homme n'est plus coupable. Le texte refuse ce marché. Il laisse la tension debout, et nous avec elle.
L'intertexte
Deux citations closent la scène, et elles ne sont pas choisies au hasard. « Pas un de ses os ne sera cassé » vient des prescriptions sur l'agneau pascal, dont on ne devait briser aucun os : le soldat qui renonce à la massue accomplit un rituel sans le savoir. « Ils regarderont vers celui qu'ils ont percé » vient de Zacharie, où le regard porté sur le transpercé déclenche un deuil et une source ouverte pour le péché. Jean met donc ensemble le sacrifice et la conversion : le corps intact de l'agneau, et le côté ouvert vers lequel on lève les yeux. Le lecteur est placé, à la fin, exactement là où étaient les femmes et le disciple : devant, en train de regarder.
Le détail
La tunique. Les soldats se partagent quatre parts, un lot par homme, routine du métier. Mais la tunique est « sans couture, tissée tout d'une pièce depuis le haut », et ils reculent devant l'idée de la déchirer. Un vêtement d'une seule pièce, tissé d'en haut : c'était la description du vêtement du grand prêtre. Jean, qui connaissait le temple, ne l'ignore pas. Sous la croix, quatre soldats romains décident, sans rien comprendre, de ne pas déchirer le vêtement sacerdotal de Celui qui est en train d'offrir le sacrifice. Ils croient jouer aux dés un butin. Ils préservent un signe. C'est toute la manière de Jean : les acteurs les plus indifférents de la scène exécutent, à leur insu, une liturgie.
Réflexion
Où, cette semaine, ai-je entendu résonner le levier de Pilate, cette phrase qui met ma sécurité en balance avec ma fidélité, et qu'ai-je choisi ?
Si « C'est accompli » signifie qu'il n'y a rien à ajouter, quelle dette est-ce que je continue pourtant d'essayer de payer moi-même devant Dieu ?
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