Romains 9:13
Le Texte
Une phrase, sept mots en français, et tout le passage bascule. Paul vient de parler de Rebecca, enceinte de jumeaux, et d'une parole prononcée « avant que les enfants soient nés et qu'ils aient rien fait de bon ou de mauvais ». Puis il scelle son raisonnement par une citation empruntée au prophète Malachie : « J'ai aimé Jacob, et j'ai haï Ésaü ». Ce n'est pas un commentaire sur la biographie de deux hommes, ni une évaluation morale après coup. C'est la voix de Dieu qui parle depuis l'avant, depuis un lieu où nos mérites n'ont pas encore de nom. Et Paul la cite sans l'adoucir, sans note explicative, comme si le silence autour d'elle faisait partie du message.
Le Cœur
Ce verset dit d'abord une chose que nous préférerions ne pas entendre : l'amour de Dieu ne réagit pas, Il précède. Jacob n'a rien fait pour être aimé, Ésaü n'a rien fait pour être haï. Le mot que Paul reprend, « haï », grince, et il faut le laisser grincer un moment avant de courir vers les explications. Dans le langage des Écritures, il porte souvent le sens d'un choix qui n'est pas fait, d'une préférence qui laisse l'autre de côté; mais ce sens plus doux n'efface pas le tranchant. Reste la question que Paul lui-même posera au verset suivant : « Y a-t-il de l'injustice en Dieu ? » Il répond « Qu'ainsi n'advienne », et non par une démonstration. Peut-être parce que devant l'élection, la seule posture juste n'est pas de comprendre, mais de se taire d'abord.
Le Fil Rouge
Paul ne cite pas Malachie pour trancher un débat sur la prédestination individuelle; il le cite pour défendre la fidélité de Dieu envers Israël. Sa question de départ était : la parole de Dieu a-t-elle échoué ? Sa réponse : non, parce que dès l'origine, la ligne de la promesse n'a jamais suivi la ligne du sang. Isaac plutôt qu'Ismaël, Jacob plutôt qu'Ésaü, et toujours par appel, jamais par droit. Cette logique culmine en Christ, « qui est sur toutes choses Dieu béni éternellement », dit Paul quelques versets plus haut. Car Lui aussi est le Fils choisi, l'Élu par excellence, et surtout le seul qui ait réellement été retranché, mis à part, pour que d'autres soient reçus. Ce que Paul souhaitait pour ses frères au verset 3, Christ l'a accompli.
Le Miroir
Il y a en nous un comptable discret qui veut savoir pourquoi. Pourquoi cet ami-là a trouvé la foi et mon frère non. Pourquoi la prière pour la guérison a été exaucée dans une famille et pas dans la mienne. Pourquoi j'ai grandi là où l'Évangile se disait, alors qu'un enfant né à trois mille kilomètres ne l'entendra jamais. Ce verset ne répond pas. Il vous laisse debout devant un Dieu qui a aimé avant que vous ne fassiez quoi que ce soit, et cela est à la fois insupportable et le seul sol solide qui existe. Car si Son amour ne dépendait pas de votre performance au départ, il n'en dépend pas davantage aujourd'hui, le jour où vous avez encore crié sur vos enfants. Aujourd'hui, prenez cinq minutes, asseyez-vous sans musique ni téléphone, et dites à voix haute : « Tu m'as aimé avant que je fasse quoi que ce soit. » Puis restez silencieux jusqu'à la fin des cinq minutes.
Le Contexte
Nous sommes à Rome, au milieu des années cinquante, dans une communauté fracturée. L'empereur Claude avait expulsé les Juifs de la ville quelques années plus tôt; à leur retour, ils ont retrouvé des assemblées devenues majoritairement païennes, avec d'autres habitudes, d'autres tables. Et par-dessus cette tension sociale, une plaie théologique : le peuple des alliances, de la gloire, du service divin, du don de la loi, dans sa grande majorité n'a pas reconnu son Messie. Si Dieu a laissé tomber Israël, quelle garantie ont les nations ? Paul écrit avec « une grande tristesse et une douleur continuelle » dans le cœur, pas comme un théoricien serein. Ce chapitre est né dans une déchirure personnelle, et cela change la façon dont on doit le lire.
Le Profil
Les premiers auditeurs, eux, connaissaient Jacob autrement que nous. Ils savaient qu'il avait trompé son père aveugle, acheté un droit d'aînesse à un frère affamé, fui comme un lâche. Entendre « J'ai aimé Jacob » n'avait rien de rassurant sur les qualités du choisi; c'était plutôt scandaleux. Et les croyants d'origine juive entendaient aussi une menace voilée : si l'appartenance ne suit pas la naissance, ma généalogie ne me protège pas. Quant aux croyants venus des nations, la même phrase leur ôtait toute supériorité naissante. Aucun des deux groupes ne pouvait sortir de ce verset avec de quoi se vanter. C'était précisément l'intention.
Le Personnage Principal
Le personnage central de ce verset n'est ni Jacob ni Ésaü; c'est le « Je » qui parle. Un Dieu qui dit « j'ai aimé » à la première personne, sans mandat extérieur, sans jury. Nous voudrions qu'Il se justifie, et Paul refuse de Lui prêter cette voix. Ce qui frappe pourtant, c'est que ce même Dieu, quelques chapitres plus tôt, s'est laissé clouer sur un bois pour des ennemis. La souveraineté qui nous semble arbitraire au verset 13 a un visage, et ce visage saigne. Nous restons avec le mystère, mais pas avec un inconnu. Il y a une différence entre ne pas comprendre quelqu'un et ne pas savoir qui il est.
Réflexion
Quelle question posez-vous à Dieu depuis des années sans obtenir de réponse, et que se passerait-il si vous cessiez d'exiger l'explication sans cesser de Le tenir ?
Où, dans votre vie, agissez-vous encore comme s'il fallait mériter d'être aimé de Lui, et qui autour de vous en paie le prix ?
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