Exode 8
Le texte
Sur un mot de l'Éternel, Aaron étend son bâton sur les eaux et l'Égypte se réveille sous les grenouilles : dans les fours, dans les lits, dans les cours du palais. Pharaon plie, demande une prière, obtient le répit du lendemain, puis « vit qu'il y avait du relâche, et il endurcit son cœur ». Suivent les moustiques, tirés de la poussière, que les devins n'arrivent pas à imiter et devant lesquels ils lâchent cette phrase inouïe : « C'est le doigt de Dieu. » Puis les mouches venimeuses, qui ruinent le pays mais épargnent Goshen, et une négociation serrée où Pharaon cède du terrain mètre par mètre avant de se rétracter une fois de plus.
Le cœur
Il faut sentir l'odeur avant de comprendre la théologie. Le Nil était un dieu, la grenouille l'emblème de Heqet, déesse de la naissance et de la fécondité ; Pharaon lui-même était censé maintenir l'ordre du monde, l'équilibre entre le fleuve, la terre et les hommes. Et voilà que la fécondité devient une plaie, que les tas de cadavres puent sur les places, que la poussière du sol, matière première des magiciens, se retourne contre eux. Dieu ne discute pas avec les dieux d'Égypte ; Il les rend ridicules dans leur propre domaine. Le but est dit sans détour : « afin que tu saches que nul n'est comme l'Éternel, notre Dieu », et plus loin, « afin que tu saches que moi, l'Éternel, je suis au milieu du pays ». La délivrance d'Israël passe par une révélation adressée à son oppresseur : Dieu veut être connu, même de celui qui Le refuse.
Le fil rouge
Deux phrases préparent tout ce qui suivra. La première : « je distinguerai, en ce jour-là, le pays de Goshen ». Jusqu'ici les plaies frappaient tout le monde, Israël compris ; désormais Dieu trace une frontière à l'intérieur du territoire, non pas selon la géographie mais selon l'appartenance. C'est le premier trait de ce qui deviendra, deux chapitres plus loin, le sang sur les linteaux : Dieu sépare, et Il sépare en marquant les siens. La seconde : Moïse, l'homme dont le peuple est écrasé, sort du palais et supplie pour son bourreau. « Priez pour moi », dit Pharaon, et Moïse le fait. Ce geste-là, l'intercession de la victime pour l'oppresseur, traverse toute l'Écriture jusqu'à une croix où quelqu'un prie pour ceux qui l'y ont cloué.
Le miroir
Le verset le plus dérangeant du chapitre n'est pas celui des grenouilles mortes, c'est celui-ci : « Et le Pharaon vit qu'il y avait du relâche, et il endurcit son cœur. » Le relâche. Le soulagement. La biopsie qui revient bénigne, le licenciement évité de justesse, la dispute qui retombe d'elle-même, le mois où le compte n'est pas à découvert. Dans la pression nous prions vite et fort ; dans le relâche nous rangeons Dieu comme on range une trousse de secours. Pharaon n'est pas un monstre exotique, il est l'homme qui négocie avec Dieu tant que ça sent mauvais et qui redevient lui-même dès que l'air est respirable. Faites ceci aujourd'hui : écrivez sur un papier le nom d'une personne qui vous rend la vie difficile, et priez une seule phrase pour son soulagement, comme Moïse l'a fait pour Pharaon.
Le personnage principal
Regardez Pharaon de près. Il est fils d'Horus, garant de l'ordre cosmique, celui dont un mot suffit à faire bouger des milliers d'hommes. Et il convoque deux Hébreux pour leur dire : « Suppliez l'Éternel ». Un dieu vivant demande à des esclaves d'intercéder pour lui. Puis vient la négociation, et elle est magnifique de lucidité politique : sacrifiez, mais dans le pays ; bon, dans le désert, mais « ne vous éloignez pas trop ». Il cède le principe pour garder la distance. C'est l'homme religieux qui accepte Dieu à condition de fixer lui-même le périmètre. Son drame n'est pas l'incrédulité, il croit parfaitement ; son drame est qu'il veut rester le sujet de la phrase. Céder entièrement, ce serait cesser d'être Pharaon.
La question
Le texte dit deux choses en même temps et ne les concilie pas. « Le Pharaon endurcit son cœur » : c'est son acte, sa responsabilité, sa décision reprise trois fois dans ce seul chapitre. Et aussitôt : « comme avait dit l'Éternel ». Dieu l'avait annoncé, donc Dieu le savait, donc d'une manière que le récit ne détaille pas, Dieu l'englobe. Faut-il choisir un camp ? Le narrateur refuse. Il ne dit pas que Pharaon était condamné d'avance, il ne dit pas non plus que Dieu se contentait de regarder. Ce que le texte affirme, c'est qu'un homme qui refuse dix fois la lumière finit par ne plus pouvoir la voir, et que ce durcissement-là fait partie du jugement autant qu'il en est la cause. La mécanique nous échappe. La responsabilité, elle, ne bouge pas d'un millimètre.
Le détail
« Pour quand supplierai-je pour toi ? » Moïse laisse à Pharaon le choix de l'heure, ce qui est déjà une élégance étrange : c'est l'esclave qui offre l'initiative au maître. Et Pharaon répond : « Pour demain. » Demain. Il a des grenouilles dans son lit, dans ses pétrins, dans ses appartements privés, et quand on lui propose de choisir la fin de son cauchemar, il choisit une nuit de plus. Pourquoi ? Peut-être par prudence de gestionnaire, pour vérifier que ce n'est pas une coïncidence. Peut-être parce que céder immédiatement, ce serait avouer l'urgence, et l'urgence est humiliante. Nous faisons pareil avec ce que nous savons devoir régler. Nous préférons une nuit supplémentaire avec les grenouilles plutôt que d'admettre, maintenant, que nous n'y pouvons rien.
Pour réfléchir
Où, dans ma vie, ai-je reçu récemment « du relâche », et qu'est-ce que j'ai fait de Dieu juste après ?
Comme Pharaon, quel périmètre est-ce que je fixe à Dieu : jusqu'où j'accepte d'aller, et où je pose mon « ne vous éloignez pas trop » ?
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