Job 16:11
Le texte
Job vient de décrire Dieu comme un fauve qui déchire et un adversaire qui aiguise Son regard contre lui, et une foule qui le gifle en pleine joue. Puis vient cette phrase, plus courte et plus tranchante que tout ce qui précède : « Dieu m'a livré à l'inique, et m'a jeté entre les mains des méchants. » Job ne dit pas que les méchants l'ont attaqué malgré Dieu, ni que Dieu a permis, du bout des doigts, ce qui lui arrive. Il dit que Dieu l'a livré, activement, comme on remet un prisonnier à ses geôliers. L'homme juste se retrouve entre des mains injustes, et c'est la main de Dieu qui l'y a déposé.
Le cœur
Ce verset refuse le confort théologique que nous cherchons dès qu'un innocent souffre : l'idée que Dieu regarderait ailleurs pendant que le mal opère. Job, lui, ne dédouane pas Dieu, et le livre ne le corrige jamais sur ce point. Cela dit quelque chose de dérangeant et de libérateur à la fois : le croyant peut tenir ensemble la souveraineté de Dieu et l'injustice réelle de ce qu'il subit, sans lisser l'une par l'autre. Et cela a une conséquence éthique immédiate. Si Dieu peut livrer un juste à des mains injustes, alors la position sociale de quelqu'un ne prouve rien sur sa valeur devant Dieu. Celui que vous voyez broyé, humilié, mis à l'écart, n'est pas forcément puni. Il est peut-être le plus intègre de la pièce.
Le fil conducteur
« Livré » est un mot qui traverse toute l'Écriture et qui finit par se poser sur une seule figure. Job pressent d'ailleurs plus loin ce qu'il lui faudrait : « Que n'y a-t-il un arbitre pour l'homme auprès de Dieu ». Cet arbitre n'apparaît pas dans le livre de Job ; il apparaît en Christ, et de façon inattendue, non comme celui qui explique le scandale mais comme celui qui le subit. Jésus est livré, giflé sur les joues, entouré, dressé comme cible, et Il ne reçoit du ciel aucune justification. Le verset de Job n'est donc pas une anomalie dans la Bible : c'est la préfiguration du chemin que Dieu Lui-même empruntera.
Le miroir
Nous avons tous une théologie de secours qui tourne en arrière-plan : cet homme a perdu son emploi, il devait bien y avoir une raison ; ce couple traverse ce cancer, peut-être un mode de vie ; cette collègue est mise au placard, elle a sans doute mal manœuvré. Cette petite mécanique nous protège, parce que tant que la souffrance a une cause repérable, elle ne peut pas nous atteindre nous. Job 16.11 casse la mécanique. Et l'exigence éthique qui en découle est précise : cessez d'expliquer la douleur des autres, surtout intérieurement. Renoncez à la phrase qui commence par « oui, mais quand même ». Aujourd'hui, écrivez un message à la personne dont vous avez secrètement expliqué le malheur, et n'y mettez aucune explication, seulement que vous pensez à elle.
Le contexte
Job parle depuis un tas de cendres, à la sortie du village, à l'endroit où l'on jette les déchets. Dans une société où la prospérité était le langage visible de la bénédiction divine, sa ruine était un verdict public : chacun savait lire les signes, et tout le monde lisait la même chose. Ses trois amis ne sont pas des sadiques ; ils appliquent la sagesse commune de leur monde, celle qui fait tenir l'ordre moral. Job vient de les appeler « consolateurs fâcheux » et leurs discours des « paroles de vent ». Le verset 11 est prononcé dans ce climat : un homme discrédité affirme, contre l'évidence sociale, que Dieu Lui-même l'a placé là.
Le profil
Les premiers auditeurs de ce livre vivaient dans une culture où l'on ne parlait pas ainsi de la divinité. Accuser Dieu de vous avoir livré aux méchants relevait du blasphème, ou au minimum de l'imprudence grave. Ils ont donc entendu ce verset avec un frisson, en attendant la foudre. Elle ne vient pas. Et à la fin du livre, c'est Job, pas ses amis, dont Dieu dit qu'il a parlé correctement. Pour un auditeur ancien, c'était un renversement énorme : la piété qui défend Dieu au prix de la vérité vaut moins que la plainte crue de celui qui refuse de mentir sur ce qu'il vit.
Le personnage principal
Job, ici, est un homme dans un état émotionnel que nous reconnaîtrions cliniquement : « Mon visage est enflammé à force de pleurer, et sur mes paupières est l'ombre de la mort. » Il est épuisé, isolé, moqué. Ce qui frappe, c'est qu'il ne lâche pas Dieu. Il L'accuse et Lui parle dans la même respiration : quelques versets plus loin, « vers Dieu pleurent mes yeux ». Sa colère est adressée, et c'est ce qui la sauve de l'amertume. Job nous montre une piété qui ne consiste pas à trouver Dieu juste dans l'instant, mais à refuser de Le quitter tant qu'aucune réponse n'est venue.
Réflexion
De qui, cette semaine, ai-je expliqué la souffrance dans ma tête, et qu'est-ce que cette explication me protégeait de regarder en face ?
Est-ce que j'ose adresser ma colère à Dieu, ou est-ce que je la garde à côté de ma prière, dans un compartiment où Il n'entre pas ?
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