Matthieu 10:28
Le texte
Jésus vient d'ordonner à Ses envoyés de crier sur les toits ce qu'Il leur a soufflé à l'oreille, et Il sait très bien ce que cela va leur coûter. Alors Il pose une balance devant eux : il y a ceux qui peuvent vous tuer, et il y a Celui devant qui même la mort n'est pas le dernier mot. « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent pas tuer l'âme ; mais craignez plutôt celui qui peut détruire et l'âme et le corps, dans la géhenne. » Autrement dit : votre peur n'est pas trop grande, elle est mal orientée. Elle regarde le mauvais tribunal.
Le cœur
Pour ceux qui écoutaient, ces mots n'étaient pas une métaphore. Ils avaient vu des crucifiés le long des routes de Galilée, des corps laissés en exemple par Rome. Ils connaissaient le fouet des synagogues, mentionné trois versets plus haut. Et la géhenne n'était pas un concept : c'était le ravin au sud de Jérusalem, la vallée de Hinnom, ancien lieu de sacrifices d'enfants, devenue image du jugement définitif, un endroit qui sentait la fumée et la honte. Jésus ne minimise donc rien du pouvoir des bourreaux. Il le relativise. Le gouverneur peut arrêter votre respiration ; il ne peut pas toucher ce que Dieu tient. La crainte de Dieu, ici, n'est pas une terreur qui écrase : c'est ce qui libère un homme de la peur des hommes.
Le fil conducteur
Ce qui rend cette parole supportable, c'est ce qui suit immédiatement : les moineaux vendus deux pour un sou, les cheveux comptés. Celui qui peut détruire l'âme et le corps est le même que Jésus appelle, deux versets plus loin, « votre Père ». La Bible ne place jamais la crainte de Dieu à côté de Son amour comme deux forces rivales ; elle les tient ensemble, et c'est précisément cette tension qui délivre. Et puis il y a ceci : Celui qui parle marche déjà vers le lieu où l'on tuera Son corps. Il n'enseigne pas une bravoure théorique. Il demande à Ses envoyés de Le suivre sur une route qu'Il empruntera le premier, et de laquelle Il reviendra en promettant de nous confesser devant ce même Père.
Le miroir
Regardez honnêtement de qui vous avez peur. Rarement d'un bourreau. Plutôt du collègue qui hausse un sourcil quand vous dites que vous allez à l'église, du groupe de discussion où votre silence vous coûte moins cher qu'une phrase, du parent qui vous fera sentir que vous exagérez. Nous ne risquons pas notre corps ; nous protégeons notre image, notre confort, notre place dans le cercle. Jésus ne dit pas que ces peurs sont ridicules. Il dit qu'elles occupent une place qui ne leur revient pas. Une crainte plus grande fait de la place, comme une lumière plus forte efface une ombre. Aujourd'hui : écrivez sur un papier le nom de la personne dont le regard vous fait taire, et dites à voix haute devant Dieu : « Celui-là peut me coûter ma réputation, il ne peut pas me coûter mon âme. »
La question
Qui est ce « celui » qui peut détruire l'âme et le corps ? Beaucoup préfèrent y lire le diable, parce que l'idée d'un Père redoutable dérange. Mais le diable n'a pas ce pouvoir-là ; il accuse, il ne juge pas. Le contexte l'indique aussi : le verset suivant parle du Père qui veille sur la chute d'un moineau, donc du même Dieu souverain sur la vie et sur la mort. Reste alors le scandale : le Dieu qui compte nos cheveux est aussi Celui devant qui il faut trembler. Le texte ne dissout pas cette tension et je ne le ferai pas non plus. Il y a une gravité en Dieu que notre langage rassurant sur Lui a presque perdue, et la perdre ne nous a pas rendus plus courageux.
L'intertexte
Ésaïe, face à un peuple paralysé par la menace assyrienne, reçoit cet ordre : ne craignez pas ce que ce peuple craint, sanctifiez l'Éternel, qu'Il soit votre crainte. La même logique, huit siècles plus tôt : la peur de Dieu est le remède à la peur des empires. Et l'on pense aux trois hommes devant la fournaise de Nebucadnetsar, qui disent que leur Dieu peut les délivrer, mais que même s'Il ne le fait pas, ils ne se prosterneront pas. Voilà exactement la liberté que Jésus décrit ici : non pas la certitude que le corps sera épargné, mais la certitude que ce n'est pas le roi qui a le dernier mot sur eux.
Le contexte
Galilée, vers l'an 30. Douze hommes envoyés sans or, sans sac, sans deuxième tunique, dans des villages où l'on connaît la généalogie de chacun. Dans ce monde, l'honneur est une monnaie et la honte une ruine. Être chassé d'une synagogue, ce n'était pas changer de paroisse : c'était perdre sa famille, son crédit, son travail. Au-dessus, Hérode Antipas, qui venait de faire décapiter Jean; au-dessus encore, Rome, ses préfets et ses croix dressées le long des voies. Et parmi les douze, un collecteur d'impôts et un zélote, deux hommes qui, ailleurs, se seraient haïs. C'est à eux, fragiles et sans protection, que Jésus dit de ne pas avoir peur des hommes.
Réflexion
De qui la désapprobation vous coûte-t-elle réellement quelque chose, et qu'est-ce que cette peur vous a fait taire cette semaine ?
Si la crainte de Dieu est ce qui libère, à quoi ressemblerait-elle concrètement chez vous : plus de silence, plus de courage, ou les deux ?
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