Matthieu 7:3
Le texte
Un homme se penche vers le visage d'un autre, plisse les yeux, cherche l'éclat minuscule qui gêne : une écharde de paille, un fétu, presque rien. Il l'a repéré tout de suite. Et pendant qu'il s'approche, concentré, plein de sollicitude, une poutre de charpente sort de son propre œil et fend l'air au-dessus de l'épaule de son frère. Il ne la sent pas. C'est cela que Jésus demande, et la question est presque incrédule : « Et pourquoi regardes-tu le fétu qui est dans l'œil de ton frère, et tu ne t'aperçois pas de la poutre qui est dans ton œil ? » Non pas : pourquoi juges-tu mal, mais : comment fais-tu pour ne pas voir ce qui te crève l'œil ?
Le cœur
L'image est grotesque et Jésus le veut ainsi. Le rire qu'elle provoque est le premier geste de grâce : on ne discute pas avec quelqu'un qui a une poutre dans l'œil, on le lui montre. Ce que ce verset dit de l'homme est sévère : notre acuité visuelle est sélective, et elle l'est en notre faveur. Nous voyons le péché des autres avec une résolution chirurgicale et le nôtre à travers un brouillard bienveillant. Ce n'est pas un défaut de morale seulement, c'est un défaut de perception, et donc bien plus difficile à corriger : on ne peut pas décider de voir ce qu'on ne voit pas. Il faut que quelqu'un vienne du dehors le dire. C'est exactement ce que fait ce verset. Le royaume commence là, dans l'œil, avant de commencer dans la bouche.
Le fil rouge
Il y a une ironie que Matthieu ne souligne pas mais qui traverse tout son évangile : Celui qui parle ici est charpentier, ou fils de charpentier. L'homme qui dit « poutre » connaît le poids de la chose, l'a portée sur l'épaule, a senti l'écharde entrer sous la peau. Et c'est Lui, le seul dont l'œil soit clair, qui aurait le droit de s'approcher du visage de chacun pour en retirer la paille. Il ne le fait pas de loin. Il prend sur Lui la poutre, la porte hors de la ville, s'y laisse clouer. Tout le Sermon sur la montagne suppose ce dénouement : la mesure dont nous mesurons nous sera mesurée, dit le verset précédent, et la seule échappatoire est que Quelqu'un accepte d'être mesuré à notre place.
Le miroir
Vous connaissez la scène. Le collègue qui coupe la parole en réunion, et l'agacement qui monte si vite qu'il devait déjà être là. Le frère qui gère mal son argent, et le plaisir discret qu'il y a à le constater. Le conjoint dont vous avez, au fil des années, dressé l'inventaire précis des défauts, alors que vous seriez incapable de citer trois des vôtres sans hésiter. Ce n'est pas la sévérité qui est en cause, c'est l'asymétrie. Vous plaidez pour vous-même avec des circonstances atténuantes que vous refusez aux autres : j'étais fatigué, j'avais mes raisons. Aujourd'hui, avant ce soir : prenez la personne dont le défaut vous saute aux yeux en ce moment, écrivez son nom sur un papier, et en dessous écrivez le vôtre avec le reproche exact que vous lui faites, formulé contre vous. Lisez les deux lignes à voix haute.
Le contexte
Une pente au-dessus du lac, une foule assise dans l'herbe, des gens qui savent ce que c'est que d'être regardés de travers. Dans un village de Galilée, tout se voit : qui paie la dîme, qui fréquente qui, quelle femme a mis trop de temps à revenir du puits. La réputation est une monnaie, et le jugement des autres une manière de faire monter la sienne. Jésus parle à des auditeurs pour qui la piété était devenue un système de classement, où l'on savait exactement à quel rang se tenir et qui se tenait en dessous. Il n'attaque pas leur soif de justice, Il attaque la place d'où ils regardent. Et Il le fait « comme ayant autorité », précise Matthieu à la fin du chapitre, sans citer de maître pour se couvrir.
Le personnage principal
Le personnage central n'est pas le juge borgne mais Celui qui l'interpelle, et le ton mérite qu'on s'y arrête. Jésus n'insulte pas, Il questionne : « pourquoi ». Il laisse à l'homme l'espace de répondre, comme Dieu dans le jardin demandant « où es-tu » à quelqu'un dont Il connaissait parfaitement la cachette. Deux versets plus loin le mot tombe, « hypocrite », mais il tombe après la question, pas avant. Et il tombe pour ouvrir, non pour clore : « alors tu verras clair pour ôter le fétu de l'œil de ton frère ». Voilà un Christ qui ne renonce pas à l'idée que nous nous occupions les uns des autres. Il veut seulement des yeux dégagés.
Le détail
« Tu ne t'aperçois pas. » Le verbe ne dit pas que l'homme dissimule sa poutre, il dit qu'il n'en a pas conscience, qu'elle ne lui est pas venue à l'esprit. C'est là que le verset devient inconfortable. S'il s'agissait d'hypocrisie calculée, il suffirait d'être sincère. Mais on peut être parfaitement sincère et parfaitement aveugle. La poutre est trop proche pour être vue : elle est dans l'organe même qui regarde, elle déforme tout le champ de vision sans jamais y apparaître. D'où la nécessité d'une parole extérieure, d'un frère qui ose, d'un texte qui grince. Vous ne trouverez pas votre poutre par introspection. Elle se signale quand elle heurte quelqu'un.
Réflexion
Qui, dans votre entourage, a le droit de vous dire ce que vous ne voyez pas ? Et si personne, pourquoi ?
Quel reproche répétez-vous le plus souvent aux autres, et qu'arrive-t-il si vous le retournez mot pour mot contre vous-même ?
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