Ézéchiel 19:4
Le texte
Le lionceau qui avait appris à déchirer la proie est repéré. « Et les nations entendirent parler de lui » : sa réputation de prédateur voyage plus vite que ses armées. On ne l'affronte pas en rase campagne, on creuse. Il tombe dans la fosse, ce piège banal des chasseurs de fauves, un trou recouvert de branchages. Et le voilà traîné vivant, non pas abattu, mais humilié : « on le mena avec un anneau à ses narines dans le pays d'Égypte ». Le fils de la lionne, celui qu'on avait élevé pour régner, finit comme une bête de foire, mené au bout d'une corde vers le sud, vers le pays d'où Israël était autrefois sorti libre.
Le cœur
L'anneau dans les narines est d'une brutalité calculée. Les rois assyriens se faisaient représenter tenant des prisonniers par un crochet passé dans la lèvre ou le nez : ce n'est pas seulement une entrave, c'est un langage. Cela dit : tu n'es plus un homme, tu es du bétail, et je te conduis où je veux. Ézéchiel place cette image au cœur de sa complainte parce qu'elle retourne exactement ce que la maison de David croyait d'elle-même. Le lion, c'était l'emblème de Juda. Or ici le lion ne rugit plus, il renifle la poussière au bout d'une laisse. Et Dieu, dans ce chant, ne vient pas au secours du fauve. Le silence de Dieu sur la fosse est la vraie nouvelle terrible du verset : la royauté qui dévore les hommes n'est pas protégée par l'élection, elle est livrée.
Le fil conducteur
Il y a, dans la grande histoire biblique, un mouvement obstiné : la royauté d'Israël devait porter la bénédiction aux nations, et elle finit par être portée, ligotée, devant elles. Le lionceau de Juda descend en Égypte, à contresens de l'Exode, comme si l'histoire du salut se rembobinait. Ézéchiel ne console pas ses auditeurs sur ce point : il ferme la porte. Le sceptre humain a échoué, définitivement, et la complainte reste une complainte. C'est précisément dans ce vide que l'Évangile viendra planter sa nouveauté. Un autre descendant de cette maison sera lui aussi saisi, mené hors de la ville, exposé aux nations. Mais Lui ne sera pas pris pour avoir dévoré des hommes ; Il sera livré pour les sauver. Le Lion de Juda règne en se laissant lier, non en apprenant à déchirer la proie.
Le miroir
La question que ce verset pose n'est pas d'abord politique. C'est : qu'est-ce qui, aujourd'hui, te tient par le nez ? Nous connaissons tous des lionceaux domestiqués. L'homme qui a bâti sa réputation sur sa capacité à écraser en réunion, et qui découvre à cinquante ans qu'il est devenu la propriété de son poste. La mère qui dévore ses enfants d'exigences parce qu'elle a peur de leur échec. Le crédit qui décide à votre place où vous habiterez les quinze prochaines années. La fosse n'est jamais annoncée ; elle est recouverte de branchages, elle ressemble au sol. Et l'anneau n'arrive pas d'un coup : il se pose le jour où l'on a pris l'habitude de mordre pour exister. Alors faites ceci avant ce soir : écrivez sur un bout de papier, en un seul mot, ce qui vous mène actuellement par le nez, puis lisez ce mot à voix haute devant Dieu et demandez-Lui de vous en délivrer.
Le personnage principal
Le lionceau du verset 4 a un nom dans l'histoire : Joachaz, fils de Josias, roi trois mois seulement, déporté en Égypte par le Pharaon Neco et mort là-bas. Trois mois. Le temps d'apprendre à rugir, pas celui de gouverner. Ézéchiel ne lui accorde ni excuse ni sympathie sentimentale : il a « appris à déchirer la proie », il a « dévoré des hommes ». Voilà le portrait d'un jeune homme formé dans une cour où le pouvoir signifiait prédation, et qui a fait exactement ce qu'on lui avait appris. Sa tragédie est celle d'une génération entière : violent par héritage, écrasé par plus violent que lui. Il incarne l'homme qui confond la force avec la vocation, et qui découvre trop tard que le monde compte plus de chasseurs que de fauves.
Le contexte
Nous sommes vers 590 avant Jésus-Christ, en Babylonie, dans une colonie de déportés judéens installés près du canal Kebar. Ézéchiel parle à des gens qui ont tout perdu sauf leur mémoire, et qui s'accrochent à l'idée qu'un fils de David remontera bientôt sur le trône. La complainte est un genre funèbre : on la chantait devant un cadavre, avec un rythme boiteux, cassé. Ézéchiel entonne donc un chant d'enterrement pour une dynastie encore vivante à Jérusalem. L'effet, pour ses auditeurs, devait être insupportable. Et il choisit l'image de la lionne et de ses petits, familière à quiconque avait vu les reliefs royaux du Proche-Orient : partout des rois chassant le lion, partout des vaincus tenus par un crochet. Ézéchiel prend cette imagerie de propagande et la retourne contre Jérusalem.
L'intertexte
Deux échos éclairent ce verset. Le premier vient de la bénédiction de Jacob dans Genèse 49, où Juda est appelé jeune lion qui monte de sa proie, et où le sceptre ne doit pas s'éloigner de lui. Ézéchiel cite ce langage pour en montrer la ruine : le lion existe toujours, mais la fosse a eu raison du sceptre, et la complainte s'achèvera au verset 14 en constatant qu'il ne reste plus « de sceptre pour dominer ». Le second écho est historique : le récit de 2 Rois raconte comment Joachaz fut enchaîné par le Pharaon et emmené en Égypte. Ézéchiel ne fait pas de la poésie abstraite ; il chante un fait divers que ses auditeurs avaient vécu, et il en révèle le sens théologique.
Réflexion
Où, dans ma vie, ai-je appris à « déchirer la proie » parce que c'était la seule manière de survivre que l'on m'a montrée, et qu'est-ce que cela m'a coûté ?
Si Dieu laisse une royauté élue tomber dans la fosse sans intervenir, qu'est-ce que cela change à la manière dont je comprends Sa fidélité envers moi ?
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Et quand elle vit qu'elle avait attendu, et que son espérance avait péri, elle prit un autre de ses petits, et en fit un jeune lion." Son premier fils est perdu, et elle recommence exactement pareil. La douleur ne l'a rien appris. Toi aussi, tu as peut-être une espérance morte que tu tentes de refaire à l'identique. Et si Dieu attendait autre chose ?
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