Psaumes 119
Le texte
Cent soixante-seize versets, vingt-deux strophes calquées sur les lettres de l'alphabet hébreu, et presque pas une ligne où ne revienne un mot pour dire la parole de Dieu : loi, témoignages, préceptes, statuts, ordonnances, commandements. Un homme parle. Il est traqué par des orgueilleux et des princes, calomnié, affligé, parfois si bas qu'il dit : « Mon âme est attachée à la poussière ». Et pourtant il ne cesse de demander la même chose sous mille formes : enseigne-moi, fais-moi comprendre, fais-moi vivre. Le poème avance lentement, sans progression dramatique, comme une respiration. Puis il s'arrête sur un aveu qui déjoue tout : « J'ai erré comme une brebis qui périt : cherche ton serviteur, car je n'ai pas oublié tes commandements. »
Le cœur
Ce psaume ne célèbre pas un code, il écoute une voix. Chacun de ces synonymes désigne moins un règlement qu'une adresse : Quelqu'un a parlé, et cette parole tient. « Éternel ! ta parole est établie à toujours dans les cieux. » Voilà pourquoi la prière la plus fréquente n'est pas « aide-moi à obéir » mais « fais-moi vivre selon ta parole ». La parole n'est pas d'abord une exigence posée sur une vie déjà debout ; elle est ce qui relève un homme couché dans la poussière. Remarquez la formule étrange du verset 29 : « dans ta grâce, donne-moi ta loi ». La loi comme cadeau, non comme fardeau. Ce psaume tient ensemble ce que nous séparons trop vite, la grâce et l'obéissance, et il refuse de nous dire comment il y parvient. Il se contente de le prier.
Le fil conducteur
Le psaume se termine par une brebis perdue qui demande à être cherchée. C'est le seul endroit du poème où l'homme cesse de marcher et attend qu'on vienne le prendre. Tout le reste, les nuits blanches, les sept louanges par jour, la méditation à minuit, aboutit là : à un aveu d'impuissance. Quand Jésus raconte le berger qui laisse les quatre-vingt-dix-neuf pour aller chercher celle qui manque (Luc 15), Il répond exactement à cette dernière ligne. Et lorsque Jean écrit que la Parole s'est faite chair, il dit ce que ce psaume ne pouvait que pressentir : cette parole établie à toujours dans les cieux a fini par marcher sur nos routes, à notre hauteur, jusqu'à la poussière. Le psalmiste priait une voix ; nous avons vu un visage.
Le miroir
Ce psaume vous dérange par sa lenteur. Cent soixante-seize versets pour dire à peu près une seule chose : nous vivons dans l'économie inverse, celle du verset lu en quatre minutes avant les mails. Il vous dérange aussi par ce qu'il ose demander : « Incline mon cœur à tes témoignages, et non point au gain. » Voilà un homme qui ne fait pas semblant d'avoir le cœur droit ; il sait que son cœur penche, vers l'argent, vers la réputation, vers la vanité que ses yeux cherchent d'eux-mêmes, et il demande à Dieu de le pencher autrement. Cette prière-là n'est pas de la piété, c'est de la lucidité. Où penche votre cœur, quand personne ne regarde ? Ce soir, priez à voix haute le verset 37, et nommez ensuite devant Dieu, une seule, l'image ou l'écran vers lequel vos yeux sont allés aujourd'hui sans que vous l'ayez décidé.
La question
« Il est bon pour moi que j'aie été affligé, afin que j'apprenne tes statuts. » Et plus loin, plus dur encore : « c'est en fidélité que tu m'as affligé. » Peut-on dire cela ? Le psalmiste ne construit pas une théorie de la souffrance ; il fait un constat rétrospectif, depuis l'intérieur d'une vie encore menacée, puisque deux strophes plus loin il crie toujours « aide-moi ! ». Il ne dit pas que l'affliction est bonne. Il dit qu'elle lui a été bonne, à lui, parce qu'elle l'a arrêté dans son errance. Personne ne peut dire cela à la place d'un autre, et il faut se méfier de qui l'offre comme consolation à un endeuillé. Laissons cette phrase là où elle est : une découverte faite dans le noir, jamais une explication distribuée depuis la lumière.
Le personnage principal
L'homme qui parle ici n'a pas de nom, pas d'histoire datable, presque pas de circonstances. On sait seulement qu'il est petit et méprisé, qu'on ment sur lui, que des princes s'asseyent pour parler contre lui, et qu'il se réveille avant l'aube. Son paysage intérieur est étrange : il pleure des ruisseaux, il frissonne de crainte, il se fond en larmes, et pourtant il parle sans cesse de délices. La même bouche dit « mon âme est brisée » et « tes paroles ont été douces à mon palais, plus que le miel ». Ce n'est pas une contradiction, c'est la forme que prend la foi quand elle dure. Cet homme n'attend pas d'aller mieux pour aimer ; il aime en allant mal. Et il reste, jusqu'au bout, quelqu'un qui demande.
Le profil
Ceux qui ont d'abord chanté ce psaume vivaient probablement sans royaume, sans indépendance, peut-être après l'exil, dans un pays où les vrais pouvoirs parlaient une autre langue. « Je suis étranger dans le pays » n'était pas une métaphore spirituelle mais une description. Pour eux, la parole de Dieu n'était pas un supplément de vie intérieure : c'était le seul territoire qui leur restait, la seule chose que les princes ne pouvaient ni confisquer ni annuler. Voilà pourquoi le poème est construit sur l'alphabet, de aleph à tav : on l'apprenait par cœur, on l'emportait. Une communauté sans terre se donnait, lettre après lettre, quelque chose que personne ne pourrait lui prendre. Nous lisons ce psaume comme une dévotion ; eux le tenaient comme un titre de propriété.
Réflexion
Quelle prière du psalmiste, parmi les « enseigne-moi, fais-moi comprendre, fais-moi vivre », ne me suis-je jamais réellement risqué à faire ?
Si l'on m'ôtait ce que je possède, que resterait-il de la parole de Dieu en moi, apprise, gardée, chantée dans la maison de mon pèlerinage ?
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