2 Rois 2
Le texte
Élie sait que c'est son dernier jour, et il essaie trois fois de se débarrasser de son disciple : reste ici, reste ici, reste ici. Élisée refuse chaque fois avec la même formule solennelle, un serment presque entêté : « L'Éternel est vivant, et ton âme est vivante, que je ne te laisserai point. » Ils traversent le Jourdain à sec, Élie est enlevé dans un tourbillon derrière un char de feu, et Élisée reste seul avec un manteau tombé et un cri : « Mon père ! mon père ! » Il déchire ses vêtements, frappe les eaux, et elles s'ouvrent de nouveau. Suivent trois scènes : une recherche inutile, une source assainie, et quarante-deux enfants déchirés par deux ourses.
Le cœur
Tout le chapitre tient dans une seule question, celle qu'Élisée lance au bord du fleuve : « Où est l'Éternel, le Dieu d'Élie ? » Ce n'est pas un cri de désespoir, c'est une confession déguisée en question. Le prophète est parti ; Dieu, Lui, reste. Israël avait tendance à confondre les deux, à s'appuyer sur l'homme extraordinaire plutôt que sur Celui qui l'envoyait. Voilà pourquoi le récit insiste : les mêmes eaux, le même manteau, le même Dieu vivant. La double mesure qu'Élisée demande n'est pas une performance supérieure, c'est la part de l'héritier, du fils aîné qui reçoit deux parts. Il ne réclame pas un pouvoir, il réclame une filiation. Et Dieu accorde ce que nul homme ne peut transmettre : Il donne Son Esprit, gratuitement, à celui qui a refusé de lâcher prise.
Le fil rouge
Trois traversées du Jourdain marquent l'histoire d'Israël : Josué entre dans le pays, Élie en sort, Élisée y rentre. Le fleuve s'ouvre chaque fois par la puissance du même Dieu, et cela dit quelque chose sur la manière dont Dieu conduit Son peuple : Il ne recommence pas à zéro, Il reprend Ses propres gestes. Mais le motif le plus saisissant est celui du départ vers le haut et du don qui suit. Un homme est enlevé, ses disciples restent à regarder le ciel, et ce qui descend, c'est l'Esprit qui reposait sur lui. Actes 1 raconte la même chorégraphie, en plus vaste : Jésus est élevé, les disciples fixent les cieux, et l'Esprit vient, non plus sur un seul héritier mais sur toute l'Église. Élisée demande une double mesure ; à la Pentecôte, la mesure devient incalculable.
Le miroir
Il y a presque toujours, dans une vie de foi, quelqu'un dont on n'a pas voulu lâcher le manteau : un père croyant, une grand-mère qui priait, un pasteur, un responsable de groupe qui vous a donné le goût du texte. Puis vient le jour où cette personne n'est plus là, par la mort, par un déménagement, par une déception, parfois par un scandale qui fait tout s'effondrer. Et l'on découvre à quel point notre foi s'appuyait sur une épaule humaine. Le cri d'Élisée est brutalement honnête : il déchire ses vêtements, il ne fait pas semblant d'aller bien. Mais il descend quand même au fleuve, avec un tissu dans la main et une question dans la bouche. Aujourd'hui : écrivez sur un papier le nom de celui ou celle qui vous a transmis la foi, puis dites à voix haute, en tenant ce nom : « Où est l'Éternel, le Dieu de… ? » Et attendez un instant avant de plier le papier.
La question
Deux ourses et quarante-deux enfants déchirés. Aucun commentaire pieux ne rend cela confortable, et il ne faut pas essayer. On peut dire des choses vraies : le mot hébreu traduit ici par « petits garçons » (na'ar) désigne souvent des jeunes gens, pas des bambins ; Béthel est le sanctuaire officiel du veau d'or, et « Monte, chauve ! » n'est pas une taquinerie sur une calvitie mais une moquerie de l'enlèvement d'Élie, donc un rejet de la parole de Dieu par la génération suivante. Tout cela situe la scène. Cela ne l'adoucit pas. Le texte ne dit pas qu'Élisée a bien fait, ni qu'il a mal fait ; il dit que Dieu a répondu. La même main qui assainit une source empoisonnée peut lâcher les ourses. La sainteté n'est pas une gentillesse, et il y a ici un silence que je ne comblerai pas.
Le contexte
Nous sommes au neuvième siècle avant Jésus-Christ, dans le royaume du nord, après le long duel entre Élie et la maison d'Achab. Le culte de Baal est officiel, subventionné, respectable ; les prophètes fidèles vivent en communautés marginales, les « fils des prophètes », des groupes pauvres et dépendants, installés précisément dans les hauts lieux de la mémoire d'Israël : Guilgal, Béthel, Jéricho. Le manteau n'est pas un vêtement sentimental, c'est le signe visible de l'autorité prophétique, comme un sceau. Et le cri d'Élisée, « Char d'Israël et sa cavalerie ! », est politiquement explosif : la véritable défense du pays n'était pas l'armée du roi, mais ce vieil homme sans terre ni troupe. Le pouvoir réel se trouvait ailleurs que là où l'on payait des impôts pour le chercher.
L'intertexte
Jéricho résonne fortement. C'est la ville que Josué avait vouée à la destruction et sur laquelle une malédiction pesait ; c'est là qu'Élisée pose son premier acte de prophète, et cet acte est une guérison : « J'ai assaini ces eaux ; il ne proviendra plus d'ici ni mort ni stérilité. » Le lieu du jugement devient le lieu où la mort et la stérilité sont retirées, par du sel dans un vase neuf, un geste presque dérisoire. C'est la logique constante de Dieu : Il n'efface pas Son jugement, Il le retourne. Et l'on comprend mieux pourquoi Élie réapparaît sur la montagne de la transfiguration, à côté de Moïse : celui qui n'a pas connu de tombe se tient auprès de Celui qui va librement vers la Sienne, pour que la source empoisonnée du monde soit assainie.
Réflexion
Sur quelle épaule humaine votre foi repose-t-elle davantage que vous ne voudriez l'admettre, et que se passerait-il si cette épaule disparaissait demain ?
Élisée reçoit l'Esprit parce qu'il a vu Élie partir. Où, dans votre vie, avez-vous refusé de regarder une perte en face, et donc peut-être manqué ce que Dieu voulait y donner ?
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