Ézéchiel 25:10
Le texte
Dieu ouvre le flanc de Moab, ville après ville, et livre le pays « aux fils de l'orient, avec [le pays] des fils d'Ammon ». Les deux territoires deviennent une seule possession offerte à d'autres. Et le verset se termine par une phrase qui coupe le souffle : « afin qu'on ne se souvienne plus des fils d'Ammon parmi les nations ». Ce n'est pas seulement une défaite militaire qui est annoncée, c'est un effacement du nom.
Le cœur
Placez-vous sur le haut plateau à l'est de la mer Morte, vers 585 avant Jésus-Christ. Vous voyez des villes fortifiées le long de la route royale, des greniers, des vignes en terrasses, des sanctuaires de Kemosh, des caravanes qui payent le péage. Moab et Ammon sont de petits États, mais organisés, anciens, fiers de leurs murailles. Les « fils de l'orient », ce sont les tribus nomades du désert syro-arabique : chameaux, tentes noires en poil de chèvre, troupeaux, aucune administration. Le jugement annoncé n'est pas l'arrivée d'une armée impériale avec ses ingénieurs, c'est l'infiltration du désert dans la ville. Les parcs à bétail remplacent les places publiques. Dieu ne dit pas seulement : vous serez vaincus. Il dit : vous redeviendrez pâturage.
Le fil rouge
Il faut entendre le contexte immédiat pour saisir la justice de cette parole. Ammon avait battu des mains et frappé du pied à la chute de Jérusalem ; Moab avait dit : « Voici, la maison de Juda est comme toutes les nations. » Autrement dit : ce peuple n'a rien de spécial, son Dieu n'était qu'un dieu local de plus, sa terre n'était pas un héritage mais un butin. Le jugement répond exactement à ce mépris. Vous avez nié qu'un peuple puisse avoir une possession donnée par Dieu ? Alors votre possession sera donnée à d'autres. Et le nom que vous croyiez solide disparaîtra, tandis que le peuple que vous avez raillé sera ramené. Dieu défend Son alliance même quand Il châtie ceux qu'Il a liés à Lui.
Le miroir
Nous ne battons plus des mains devant des ruines. Mais nous connaissons cette satisfaction discrète quand un collègue qui parlait trop fort est enfin rattrapé par les faits, quand un frère de l'Église dont la piété nous agaçait traverse une faillite conjugale, quand la mégaéglise voisine se fissure. On ne se réjouit pas ouvertement ; on soupire, on dit « c'est triste », et quelque chose en nous se réchauffe. Ce texte prend cette chaleur au sérieux : elle est jugée. Non pas comme un dérapage émotionnel, mais comme un blasphème, parce qu'elle nie qu'un autre puisse appartenir à Dieu. La joie mauvaise devant le malheur de l'autre touche Dieu Lui-même, et Il en répond.
La question
Pourquoi l'effacement du souvenir ? Dans le monde ancien, ne plus avoir de nom parmi les nations était pire que mourir : on perdait sa place dans la mémoire, donc son existence. Cette sentence paraît disproportionnée pour quelques cris de triomphe. On peut répondre que le mépris de Moab et d'Ammon n'était pas verbal seulement, qu'il accompagnait des siècles de razzias et de collaborations avec l'envahisseur. C'est vrai, et le texte le suggère. Mais je ne veux pas lisser l'affaire : ici Dieu agit avec une rigueur qui nous met mal à l'aise, et Il ne s'explique pas. Le verset ne se termine pas par une justification, mais par un fait. Reste que ce Dieu-là, au moins, n'est pas indifférent au sort des humiliés.
Le détail
Le mot « possession » mérite qu'on s'y arrête. En hébreu, yeroushah, c'est l'héritage, la part reçue, le sol qu'on ne mérite pas mais qui vous est attribué. C'est précisément le vocabulaire de l'installation d'Israël en Canaan. Or Moab et Ammon avaient eux aussi reçu leur terre : le Deutéronome raconte que Dieu avait interdit à Israël de toucher au pays de Moab, parce qu'Il l'avait donné aux descendants de Lot. Ils avaient donc, eux aussi, un héritage garanti par l'Éternel. En raillant l'héritage volé de Juda, ils ont scié la branche sur laquelle ils étaient assis. Ce que Dieu donne, Il peut le redonner à d'autres. La possession n'est jamais un droit acquis.
L'intertexte
Une ironie magnifique traverse la Bible sur ce point. Moab devait disparaître de la mémoire des nations, et pourtant une femme de Moab, Ruth, figure dans la généalogie de Jésus au premier chapitre de Matthieu. Le nom effacé par le jugement resurgit par la grâce, non comme puissance politique mais comme arrière-grand-mère du roi David et ancêtre du Messie. Dieu efface les nations qui se réjouissent de la chute des autres, et Il inscrit dans Son propre arbre généalogique une étrangère venue de ce même peuple. Le jugement est réel, définitif pour ce qui s'y oppose. Mais la mémoire de Dieu est plus longue que Sa colère, et elle sauve par des chemins que personne n'aurait dessinés.
Réflexion
Devant quelle chute récente, dans mon travail, ma famille ou mon Église, ai-je ressenti une satisfaction que je n'ai pas osé nommer ?
Qu'est-ce que je considère comme ma possession acquise, alors qu'il s'agit d'un héritage reçu qui pourrait m'être retiré ?
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Réflexions, prières et actions de grâce des lecteurs et de l'équipe de rédaction sur ce passage.
Merci, Seigneur, de régner sur les nations et de tenir leur histoire dans ta main. Quand tu dis d'Ammon qu'« on ne se souvienne plus des fils d'Ammon parmi les nations », je vois que l'orgueil ne dure pas, mais que toi, tu te souviens des tiens et tu les gardes.
« Et la parole de l'Éternel vint à moi, disant... » Ézéchiel est en exil, sa ville est tombée, et Dieu parle encore. Cette fois, ce n'est plus d'Israël qu'il s'agit, mais des nations voisines qui ont ri du malheur de Jérusalem. Ton chagrin n'a pas de spectateurs anonymes. Dieu voit qui se moque, et il ne se taira pas.
Merci, Seigneur, de voir jusqu'au fond des cœurs, même quand on « bat des mains et frappe du pied » sur le malheur d'autrui. Merci de me délivrer de cette joie mauvaise et de m'apprendre à pleurer avec ceux qui pleurent. Tu défends les tiens, et cela me rassure.
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