Ésaïe 45:7
Le texte
Imaginez la scène : un exilé, quelque part au bord d'un canal babylonien, entend un prophète annoncer que le roi perse Cyrus, païen, incirconcis, est l'oint de l'Éternel. Et au milieu de cet oracle stupéfiant tombe une phrase qui coupe le souffle : « moi qui ai formé la lumière et qui ai créé les ténèbres ; qui fais la prospérité, et qui crée le malheur : moi, l'Éternel, je fais toutes ces choses. » Dieu ne dit pas qu'Il tolère les ténèbres, ni qu'Il les subit. Il déclare qu'elles sortent de Sa main comme la lumière. Le verset se tient au cœur d'une démonstration : il n'y a pas d'autre Dieu, ni rival, ni contrepoids, ni second pouvoir à qui renvoyer la responsabilité du mal qui écrase le peuple.
Le cœur
Il faut entendre où ce mot est prononcé. La religion perse partageait le monde en deux : un dieu de la lumière, un esprit des ténèbres, deux puissances à égalité qui se disputent l'univers. C'est une théologie confortable. Elle permet de dire : le malheur ne vient pas de mon Dieu, Il n'y est pour rien, Il fait ce qu'Il peut. L'Éternel refuse cette échappatoire. Il ne se laisse pas défendre par une moitié d'univers. « Je t'ai ceint, et tu ne me connaissais pas », dit-Il à Cyrus, et la même souveraineté vaut pour la catastrophe qui a jeté Israël hors de sa terre. Cela dérange, et cela doit déranger. Mais l'alternative serait pire : un Dieu innocent parce qu'impuissant, incapable de tenir la nuit dans Sa main, donc incapable d'en sortir Son peuple.
Le fil conducteur
Le peuple à qui l'on dit cela n'a rien d'abstrait devant les yeux : des murs abattus, un temple brûlé, des familles dispersées. Et le prophète ose dire que même cette nuit-là était tenue. Non pas excusée : tenue. Ce fil traverse toute l'Écriture jusqu'à son point le plus insoutenable, une croix hors des murs de Jérusalem. Pierre, le jour de la Pentecôte, dira aux gens de Jérusalem qu'ils ont crucifié Jésus par des mains d'hommes injustes, et pourtant selon le dessein arrêté de Dieu (Actes 2.23). Les deux affirmations tiennent ensemble, sans se dissoudre l'une dans l'autre. Ésaïe 45.7 est la grammaire qui rend cette phrase possible. Le Dieu qui crée les ténèbres est celui qui, dans les ténèbres, opère le salut.
Le miroir
Vous connaissez la tentation. Le diagnostic tombe, l'entreprise ferme, le mariage se défait, et quelque chose en vous se dépêche de dire : ce n'est pas Dieu, c'est l'ennemi, c'est le hasard, c'est le monde déchu. On protège Dieu comme on protège un vieil oncle fragile. Ésaïe ne vous laisse pas ce refuge, et à la longue c'est une délivrance : cela signifie que rien de ce qui vous arrive ne se passe hors de portée de Sa main. Vous n'êtes pas tombé dans une zone où Il n'a plus juridiction. Cyrus ne Le connaissait pas et servait pourtant Ses desseins ; votre patron, votre maladie, votre créancier non plus. Aujourd'hui, écrivez sur un papier la chose la plus sombre de votre année, en une ligne, et lisez à haute voix au-dessus d'elle : « moi, l'Éternel, je fais toutes ces choses. »
L'intertexte
Amos avait déjà posé la question brutale : y a-t-il du mal dans une ville sans que l'Éternel l'ait fait ? Le prophète du huitième siècle et celui de l'exil disent la même chose depuis deux catastrophes différentes. Mais Ésaïe 45 se commente surtout lui-même. Deux versets plus loin vient l'avertissement : « Malheur à celui qui conteste avec celui qui l'a formé ! » Et huit versets plus loin, la réponse du croyant qui n'a pas tout compris : « Certes, tu es un ✶Dieu qui te caches, le Dieu d'Israël, le sauveur… » Voilà le mouvement complet : la souveraineté totale, l'interdiction de faire un procès à l'argile, puis l'aveu que ce Dieu reste caché, et qu'Il sauve.
Le personnage principal
Dans tout ce chapitre, un seul locuteur occupe la scène, et Il ne cesse de répéter le même pronom : moi, moi, moi, l'Éternel. Cela pourrait sonner comme l'arrogance d'un tyran, si le but de ce martèlement n'était pas énoncé chaque fois : « afin qu'ils sachent ». Il n'exige pas l'admiration, Il détruit une peur. Des gens qui croient l'univers partagé entre deux puissances vivent dans l'angoisse permanente de tomber du mauvais côté. Le Dieu qui parle ici veut arracher cette angoisse à la racine, et Il le fait en revendiquant même ce que nous préférerions ne pas Lui attribuer. Un Dieu qui ne serait souverain que sur les bonnes nouvelles ne serait pas un sauveur, seulement un partenaire de chance.
La question
Reste l'épine, et elle ne s'enlève pas : si le malheur vient aussi de Lui, comment L'aimer ? Le texte n'offre pas de système. Il ne dit pas que Dieu est l'auteur du péché, il n'explique pas non plus le mécanisme. Il pose deux choses côte à côte et les laisse en tension : le Créateur des ténèbres et le Dieu qui, au verset 22, dit « Tournez-vous vers moi, et soyez sauvés ». Vous pouvez trouver cela insuffisant. Israël l'a trouvé insuffisant aussi, et a continué à crier. La foi biblique n'est pas la compréhension du mal, c'est la décision de se tourner vers la seule main qui le tienne, en sachant que cette main a été percée.
Réflexion
Quelle part de votre histoire avez-vous confiée au hasard ou à l'ennemi, parce qu'il vous semblait impossible de la mettre entre les mains de Dieu ?
Si Dieu revendique aussi les ténèbres, qu'est-ce que cela change à la façon dont vous priez, ce soir, pour ce qui vous fait le plus peur ?
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