Jean 14:27
Le texte
À quelques heures de Son arrestation, Jésus fait Son testament. Il ne lègue ni argent ni consignes d'organisation, mais une chose qu'on ne peut ni compter ni ranger : « Je vous laisse la paix ; je vous donne ma paix ». Et Il ajoute aussitôt une précision qui grince : cette paix ne ressemble pas à celle que le monde distribue. Puis vient l'impératif, exactement le même que celui qui ouvrait le chapitre : « Que votre cœur ne soit pas troublé, ni craintif. » Le discours revient donc sur ses pas, comme si tout ce qui a été dit entre les versets 1 et 27, la maison du Père, le chemin, l'Esprit consolateur, servait à rendre cet ordre respirable.
Le cœur
Remarquez le possessif : non pas « une paix », mais « ma paix ». Ce que Jésus dépose entre leurs mains, c'est la paix qu'Il porte Lui-même en ce moment précis, alors que Judas est déjà dehors et que la croix est à quelques heures. Ce n'est donc pas le calme des gens à qui rien n'arrive. Le mot grec eirēnē traduit ici l'hébreu shalom, qui ne dit pas l'absence de trouble mais la plénitude, l'intégrité d'une vie tenue ensemble. Le monde, lui, donne par prêt : il accorde une tranquillité conditionnelle, adossée à la santé, au contrat, à l'absence d'ennemis, et la reprend dès que les conditions tombent. Jésus donne autrement, en Se donnant. La paix n'est pas un état qu'Il produit en nous ; c'est Lui, présent. Et cela laisse une question ouverte : peut-on recevoir un don qui n'est pas une chose, mais Quelqu'un ?
Le fil rouge
Dans l'Ancien Testament, la paix n'est jamais un sentiment privé : c'est la situation d'un peuple quand Dieu tourne Son visage vers lui. Shalom, c'est la terre qui donne, les frontières tranquilles, la maison entière. Or ici, la paix est promise à onze hommes qui vont tout perdre en une nuit. Le fil ne se rompt pourtant pas, il se déplace : ce que le peuple attendait de l'extérieur est désormais logé dans une Personne qui s'en va vers la croix. Et il faut lire la suite de cet évangile pour saisir la logique : quand le Ressuscité entre au milieu des disciples enfermés, la première chose qu'Il leur dit est ce même mot, paix, prononcé par un homme aux mains percées. La paix léguée le jeudi soir n'est pas annulée par le vendredi ; elle en sort.
Le miroir
Vous savez très bien ce qui trouble votre cœur. Ce n'est presque jamais l'avenir du monde, c'est le résultat d'analyse qui arrive vendredi, la conversation avec votre fils qui tourne mal depuis six mois, le mail du responsable qu'on relit trois fois, le compte qui ne tient pas jusqu'à la fin du mois. Et nous cherchons alors la paix comme le monde la donne : une garantie, un chiffre rassurant, une promesse que rien ne bougera. C'est un prêt, et il sera rappelé. Jésus ne propose pas de meilleures conditions ; Il propose Sa présence dans des conditions qui ne s'arrangent pas. Ce soir, avant de dormir, écrivez sur une feuille la seule phrase qui décrit ce qui trouble votre cœur en ce moment, puis lisez à voix haute au-dessus de ces mots : « Je vous laisse la paix ; je vous donne ma paix. » Restez ensuite silencieux deux minutes.
La question
Peut-on commander à un cœur de ne pas trembler ? « Que votre cœur ne soit pas troublé, ni craintif » est un impératif, et les impératifs sur les émotions ont quelque chose d'insupportable quand on souffre. Plus troublant encore : le même évangile dit de Jésus Lui-même qu'Il fut troublé, devant le tombeau de Lazare, puis à la table quand Il annonce la trahison. Celui qui interdit le trouble l'a connu. Faut-il alors comprendre l'ordre comme une interdiction de ressentir, ou comme une invitation à ne pas s'y installer, à ne pas laisser le trouble devenir le maître de maison ? Le texte ne tranche pas. Il laisse cet écart ouvert, et peut-être est-ce là précisément que la foi respire : entre ce que je ressens et ce qui m'est donné.
Le détail
Deux verbes, et non un : « je vous laisse », « je vous donne ». Laisser, c'est le geste de celui qui part, qui pose quelque chose sur la table avant de franchir la porte. Le mot dit le départ. Mais quelques versets plus haut, Jésus employait la même racine pour promettre l'inverse : « Je ne vous laisserai pas orphelins ». Il laisse sans abandonner. Voilà toute la tension de ce chapitre tenue dans un seul verbe. Le legs n'est pas un souvenir posé à la place du défunt, comme une montre qu'on garde parce que celui qui la portait n'est plus là. Ce qu'Il laisse, c'est Lui, autrement présent. La paix n'est pas un substitut à Son absence ; elle est la forme de Sa venue.
Le contexte
Nous sommes dans une salle empruntée, à Jérusalem, la veille de la Pâque. Le repas est fini, Judas est sorti dans la nuit, et Jésus parle comme un patriarche mourant qui rassemble les siens pour Son testament, un genre que Ses auditeurs juifs connaissaient bien. Autour d'eux, une ville occupée. Rome se vantait d'avoir donné la paix au monde, la pax romana, obtenue par les légions et maintenue par les croix plantées le long des routes. C'est cette paix-là que le monde donne : réelle, efficace, payée par la peur. Quelques heures plus tard, un condamné mourra sur l'un de ces gibets, et c'est Lui qui aura légué l'autre paix. Le verset se termine d'ailleurs debout, quatre versets plus loin : « Levez-vous, partons d'ici ! »
Réflexion
Quelle sécurité, dans ma vie concrète, ai-je secrètement confondue avec la paix de Dieu, et que se passera-t-il en moi le jour où elle tombera ?
Si la paix promise ici est une Personne et non un état, qu'est-ce que cela change à la manière dont je prie quand je suis troublé ?
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