Matthieu 18:21
Le texte
Après les paroles de Jésus sur le frère qui pèche, sur la reprise à deux, sur l'assemblée, Pierre s'avance. Il ne pose pas une question théorique : « Seigneur, combien de fois mon frère péchera-t-il contre moi, et lui pardonnerai-je ? Sera-ce jusqu'à sept fois ? » Il propose lui-même le chiffre, et ce chiffre est généreux. La tradition de son temps parlait volontiers de trois fois ; Pierre double, puis ajoute encore un. Il tend à Jésus une mesure qu'il croit large, et il attend une confirmation. Ce qu'il reçoit, verset suivant, fait éclater l'échelle entière. Mais restons un instant sur la question elle-même, car elle est plus révélatrice que la réponse.
Le cœur
Pierre demande un plafond. C'est le réflexe le plus humain qui soit : savoir jusqu'où va l'obligation, pour savoir où commence enfin mon droit. Sept fois, et après je peux fermer la porte la conscience tranquille. Or comptabiliser le pardon, c'est déjà ne plus pardonner ; c'est tenir un registre en attendant que la ligne soit pleine. Et là est le point christologique décisif : Pierre parle en créancier alors qu'il est débiteur. Il se place du côté de celui qui accorde, jamais du côté de celui qui reçoit. Le royaume que Jésus annonce ne fonctionne pas ainsi. Il n'est pas un système d'équilibre entre dettes et paiements, mais le déversement d'une grâce que personne n'a méritée, et qui, une fois reçue, ne supporte pas d'être retenue.
Le fil rouge
La question de Pierre trouve sa réponse non seulement au verset suivant, mais à la croix. Jésus ne se contente pas de relever le plafond de sept à soixante-dix fois sept ; Il raconte aussitôt l'histoire d'un roi et d'un esclave qui doit dix mille talents, une somme délirante, impossible à rembourser en plusieurs vies. Et ce roi, « touché de compassion, le relâcha et lui remit la dette ». Voilà la logique de tout le plan du salut : Dieu ne réduit pas la dette, Il l'annule. Ce que le Fils accomplit au Golgotha n'est pas un arrangement négocié, mais une remise totale et coûteuse. Pierre, qui cherche ici la limite du pardon, sera lui-même pardonné trois fois plus qu'il ne l'imagine, après son reniement au bord du feu. Il apprendra la grâce en la recevant, pas en la calculant.
Le miroir
Vous connaissez le registre. Ce collègue qui vous a coupé l'herbe sous le pied deux fois, et vous vous surprenez à penser : encore une, et c'est fini. Le beau-frère qui n'a jamais rendu l'argent. Le parent dont les remarques blessantes reviennent à chaque repas de famille, et dont vous comptez les occurrences sans même le vouloir. Nous appelons cela du réalisme, de la sagesse, de la protection de soi. Souvent c'en est. Mais parfois c'est simplement le calcul de Pierre : chercher le point où je serai enfin en droit de me fermer. Le texte ne demande pas de nier la blessure, il demande de reconnaître de quel côté de la table nous sommes assis. Aujourd'hui : prenez une feuille, écrivez le nom de la personne dont vous tenez encore les comptes, puis écrivez à côté ce que Dieu vous a remis à vous, et déchirez la feuille.
L'intertexte
Le chiffre de Jésus n'est pas choisi au hasard. Dans Genèse 4, Lémec se vante devant ses femmes : si Caïn est vengé sept fois, Lémec le sera soixante-dix-sept fois. C'est le cri de la vengeance illimitée, la spirale de violence qui suit immédiatement la chute. Jésus reprend exactement ce chiffre et le retourne : là où l'homme ancien multipliait la représaille, le royaume multiplie le pardon. Ce n'est pas une réforme morale, c'est le renversement d'une histoire. Et Pierre, quelques chapitres plus loin, entendra du Christ crucifié une prière pour ses bourreaux. Le pardon sans plafond n'est donc pas un idéal abstrait proposé aux disciples ; c'est la description de ce que Jésus Lui-même a fait, et à quoi Il associe les Siens.
La question
Reste une gêne réelle. La fin du chapitre est dure : celui qui ne pardonne pas est livré aux bourreaux, et Jésus conclut : « Ainsi aussi mon Père céleste vous fera, si vous ne pardonnez pas de tout votre cœur, chacun à son frère. » Le pardon serait-il donc conditionnel, une transaction après tout ? Le texte ne se laisse pas adoucir. Mais il ne dit pas que notre pardon achète celui de Dieu. Il dit que la grâce reçue et non transmise n'a jamais été vraiment reçue ; elle a glissé sur nous. Un cœur qui étrangle son compagnon d'esclavage démontre qu'il n'a rien compris à la remise de dette. Cela reste inconfortable, et je crois que ce doit rester inconfortable.
Le contexte
Nous sommes en Galilée, peu avant la montée vers Jérusalem, dans un discours entièrement consacré à la vie de la communauté des disciples. Il a commencé par une question de préséance, « qui donc est le plus grand », et il se termine par une question de pardon. Ce n'est pas un hasard : les mêmes hommes qui se disputent les places sont ceux qui vont devoir se supporter. Pierre est le porte-parole, celui qui parle quand les autres se taisent, souvent trop vite et toujours sincèrement. Dans le judaïsme du premier siècle, pardonner trois fois passait pour une piété solide ; au-delà, on estimait encourager la faute. La proposition de Pierre est donc audacieuse, presque pieuse. Et Jésus la balaie, non parce qu'elle est trop généreuse, mais parce qu'elle compte encore.
Réflexion
De qui tenez-vous encore le compte, et quel chiffre avez-vous secrètement fixé avant de fermer la porte ?
Où, dans votre vie, avez-vous cessé de vous voir comme débiteur de la grâce pour vous voir surtout comme celui qui l'accorde ?
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