Psaumes 79
Le texte
Des soldats étrangers franchissent le seuil du temple, là où seul le prêtre osait entrer, et le sang des fidèles coule dans les rues de Jérusalem comme l'eau d'une averse, sans que personne ne reste vivant pour creuser une tombe. Voilà le décor du psaume : les nations sont entrées dans l'héritage de Dieu, la ville est réduite à des « monceaux de pierres », et les cadavres nourrissent les oiseaux. Le poète crie alors trois choses en même temps, sans les séparer proprement : « Jusques à quand, ô Éternel ? », une demande que la fureur divine se déverse sur les païens, et un aveu, « pardonne nos péchés ». Il termine, contre toute vraisemblance, par une promesse de louange de génération en génération.
Le cœur
Ce psaume ose une chose que notre piété évite : il tient ensemble la culpabilité d'Israël et la responsabilité de Dieu. Asaph ne dit pas que l'ennemi a été plus fort. Il sait que la catastrophe est le revers d'une colère sainte, « ta jalousie brûlera-t-elle comme le feu ? », et il confesse les « iniquités anciennes ». Mais il ne s'arrête pas là. Il fait basculer toute l'argumentation sur un terrain qui n'est plus le sien : « à cause de la gloire de ton nom ». Le salut n'est pas demandé parce que le peuple le mérite, ni même parce qu'il souffre trop, mais parce que la réputation de Dieu est engagée dans le sort de ce peuple. Voilà déjà, en plein décombre, la logique de la grâce : Dieu sauve pour Lui-même.
Le fil rouge
« Où est leur Dieu ? » : la question moqueuse des nations traverse toute l'Écriture, et elle reçoit sa réponse la plus dérangeante au Golgotha. Là aussi un corps est livré, là aussi les passants raillent, là aussi le sang coule hors des murs sans que Dieu intervienne. La différence est que le Christ ne demande pas que la fureur se déverse sur les coupables ; Il la reçoit. Asaph prie pour que l'opprobre soit rendu « sept fois dans leur sein » ; Jésus prie pour que le Père pardonne à ceux qui ne savent pas ce qu'ils font. Le psaume n'est pas annulé par cet évangile, il y est absorbé : la vengeance du sang versé est réelle, mais elle tombe sur un innocent qui l'accepte.
Le miroir
Vous connaissez ce moment où la prière devient impolie. Un diagnostic tombe, une entreprise licencie, un enfant claque la porte, et vous découvrez que vos formules du dimanche ne tiennent plus. Ce psaume vous autorise à parler ainsi devant Dieu. Mais il vous demande aussi quelque chose de coûteux : Asaph ne prétend pas être innocent. Il ne construit pas un récit où il n'est que victime. « Pardonne nos péchés » et « pourquoi les nations diraient-elles » tiennent dans la même bouche. C'est là que la plupart d'entre nous trichent : soit nous nous accusons pour éviter de crier, soit nous accusons pour éviter de nous examiner. Le psaume refuse ce marchandage et vous laisse debout, coupable et hurlant, devant un Dieu qui supporte les deux.
Le personnage principal
Le vrai sujet de ce psaume, c'est Dieu, et l'image qui s'en dégage est presque insupportable de tension. Il est un propriétaire dont l'héritage a été envahi, un époux dont la « jalousie brûle comme le feu », un juge dont la colère semble sans terme, et en même temps le « Dieu de notre salut » dont on espère que « les compassions viennent en hâte ». Asaph ne résout pas cette tension par une doctrine. Il la vit comme une relation : celui qui frappe est le seul auprès de qui on peut aller. Remarquez qu'il ne demande jamais à Dieu de changer de caractère, seulement de se souvenir de qui Il est. Le nom de Dieu est à la fois la menace et l'unique recours.
La question
Peut-on prier le verset 12 ? « Rends à nos voisins sept fois dans leur sein l'opprobre. » Sept fois : le chiffre de la plénitude, donc une demande de représailles totales. Aucune atténuation possible. Je ne crois pas qu'il faille l'excuser en disant que c'était « avant la grâce ». Ce qui frappe, c'est que la vengeance est confiée, pas exercée. Asaph ne prend pas l'épée ; il pose sa haine sur l'autel et la laisse là. C'est peut-être la seule chose honnête à faire d'une colère légitime : la remettre à Celui qui juge justement, au lieu de la nier ou de l'assouvir. Reste que le texte ne s'excuse pas, et nous ferions bien de ne pas l'excuser à sa place.
Le détail
« Il n'y a eu personne pour les enterrer. » Dans ce monde-là, l'absence de sépulture n'était pas un détail logistique mais une annulation de l'existence : pas de nom, pas de mémoire, pas de lieu où revenir pleurer. Les corps des « saints », des consacrés, deviennent de la viande. Et c'est précisément après cette phrase que le psaume ose sa dernière ligne : « de génération en génération nous raconterons ta louange ». Ceux qui n'ont plus de tombe pour se souvenir promettent de se souvenir de Dieu. La mémoire humaine est brisée ; la mémoire adressée à Dieu, elle, tient. C'est un acte de foi presque insensé, et c'est le dernier mot du psaume.
Réflexion
Quelle colère portez-vous en ce moment que vous n'avez encore ni avouée à Dieu ni déposée devant Lui ?
Dans votre propre détresse, sur quoi fondez-vous votre demande : sur ce que vous méritez, ou sur ce que Dieu est ?
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