Genèse 38:28
Le texte
Une main sort. Pas une tête, pas une épaule : une petite main d'enfant qui perce l'obscurité du corps de Tamar au milieu du travail, et la sage-femme, qui a vu passer bien des naissances mais rarement celle-ci, saisit ce poignet minuscule et y noue un fil écarlate en déclarant : « Celui-ci sort le premier. » Elle établit un droit d'aînesse à la vitesse d'un nœud, dans la sueur et le sang, alors que rien n'est encore accompli. Deux jumeaux se disputent le passage dans le ventre d'une femme que Juda voulait brûler trois mois plus tôt, et voilà qu'une servante anonyme se met à distribuer les rangs.
Le cœur
Ce fil rouge est une petite prétention humaine à ordonner ce que Dieu seul ordonne. La sage-femme fait ce que nous faisons tous : elle marque, elle classe, elle sécurise le premier signe visible. Et le verset suivant démolit son verdict, car la main se retire et c'est l'autre qui sort. Depuis Caïn et Abel, depuis Isaac, Jacob, Joseph, la Genèse répète obstinément que l'ordre de naissance n'a jamais lié les mains de Dieu. Ici la leçon devient presque comique : on peut tenir la main de l'aîné et se tromper quand même. Dieu n'agit pas contre l'ordre par caprice, mais parce que Sa grâce ne se laisse pas réserver d'avance par ceux qui arrivent les premiers, ni acheter par ceux qui tiennent le sceau et le bâton.
Le fil conducteur
Retenez le nom qui va surgir au verset suivant : Pérets, « la brèche ». C'est lui, le resquilleur, l'enfant sans fil, qui entre dans la lignée royale. Le livre de Ruth se termine par une bénédiction adressée à Boaz : que ta maison soit comme la maison de Pérets. Et Matthieu ouvre son évangile en faisant descendre Jésus de ce même Pérets, en nommant Tamar au passage, sans excuse ni note de bas de page. Autrement dit : la ligne qui mène au Christ ne passe pas par le fil écarlate proprement noué, mais par la brèche. Dieu ne construit pas Son salut sur les droits acquis ni sur les naissances régulières. Il le fait naître dans une chambre d'accouchement où les certitudes humaines viennent de se défaire.
Le miroir
Vous nouez des fils écarlates plus souvent que vous ne le croyez. Ce collègue que vous avez classé après deux réunions. Cet enfant dont vous avez décidé, quelque part vers ses onze ans, qu'il serait le difficile de la fratrie. Cette personne dans votre église que vous avez rangée dans la catégorie « pas sérieuse spirituellement ». Vous avez vu une main sortir et vous avez prononcé un verdict sur toute la vie. Parfois le fil vous entoure vous-même : vous avez décidé que votre histoire était déjà écrite, que le retard pris ne se rattraperait plus. Le texte ne dit pas que vos observations sont fausses ; il dit qu'elles sont prématurées. Prenez une feuille, écrivez le nom d'une personne et l'étiquette que vous lui avez collée, puis déchirez la feuille en disant à voix haute : « Je ne connais pas encore la fin. »
La question
Et Zérakh ? Il porte la marque, il a tendu la main le premier, et il sort second. Le texte ne lui accorde pas une plainte, pas une ligne d'intériorité. Toute sa vie il aura ce fil au poignet comme un souvenir d'une promesse qui ne s'est pas tenue. La Genèse ne s'excuse jamais auprès des seconds : Ismaël, Ésaü, Ruben, Manassé. On voudrait que Dieu explique Ses préférences. Il ne le fait pas. On peut dire, et c'est vrai, que Zérakh n'est pas maudit, qu'il aura sa descendance, que le choix de l'un n'est pas le rejet de l'autre. Mais cela n'efface pas le fil rouge, ni la sensation d'avoir été dépassé sur la ligne d'arrivée sans savoir pourquoi.
Le contexte
Nous sommes en Canaan, à l'écart de la maison de Jacob, dans un chapitre que la Genèse glisse au milieu de l'histoire de Joseph comme une pièce mal rangée. Juda s'est installé chez les Cananéens, a marié ses fils, en a perdu deux, et a laissé sa belle-veuve Tamar sans avenir dans la maison de son père, ce qui, dans cette société, revient à une mort sociale lente. La coutume du lévirat existait pour empêcher exactement cela. Tamar a forcé la main de son beau-père et gagné son procès avec trois objets : le cachet, le cordon, le bâton. Elle accouche donc en femme reconnue juste, mais toujours sans mari, portant les enfants de l'homme qui avait ordonné son bûcher.
Le personnage principal
La sage-femme n'a pas de nom, pas de généalogie, trois gestes et une phrase. Elle est pourtant la seule à agir dans ce verset. Regardez sa compétence : devant une présentation par le bras, situation redoutable, elle ne panique pas, elle attrape et elle marque. Ce fil écarlate n'est ni de la superstition ni de la coquetterie ; c'est de l'administration. Des jumeaux, une succession, des terres : il faut savoir qui est l'aîné, et elle prend la responsabilité de le dire. Elle représente l'humanité honnête et laborieuse qui essaie de mettre de l'ordre dans le chaos. Dieu ne la punit pas, Il la déborde simplement. Et son fil restera, non comme preuve d'un droit, mais comme trace de la fois où l'ordre humain a été poliment corrigé.
Réflexion
Quelle étiquette portez-vous depuis si longtemps que vous avez cessé de croire qu'elle puisse tomber ?
Où, dans votre vie, avez-vous décidé trop vite qui était premier et qui était second, et que faudrait-il pour rouvrir ce jugement ?
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