Luc 2:28
Le Texte
Un vieil homme tend les bras dans la cour du temple, et l'on y dépose un nourrisson de quarante jours. C'est tout ce que dit le verset : « il le prit entre ses bras et bénit Dieu et dit ». Trois gestes enchaînés, sans un mot d'explication de la part de Luc, sans que personne ne demande à Siméon qui il est ni de quel droit il touche cet enfant. Ce qui précède a préparé la scène : un homme juste, averti par l'Esprit Saint qu'il ne mourrait pas avant d'avoir vu le Christ du Seigneur, entré ce jour-là au temple « par l'Esprit ». Ce qui suit sera le cantique. Entre les deux : le silence d'un geste.
Le Cœur
Remarquez l'ordre des choses. Siméon ne bénit pas l'enfant, il bénit Dieu. L'enfant, il le porte. Voilà, ramassée dans une seule ligne, la structure entière du salut : ce qui vient de Dieu se laisse recevoir, se laisse même soulever, et la seule réponse juste consiste à se retourner vers Celui qui donne. Dieu ne se rend pas visible ici dans une gloire qui écrase, comme aux bergers dans la nuit, mais dans un poids d'à peine quelques kilos, dans une chaleur, dans une respiration contre une poitrine ridée. Le Dieu qui a promis se laisse tenir. Et l'homme qui attendait « la consolation d'Israël » découvre que la consolation ne se prend pas de force : elle se reçoit, les mains ouvertes, comme on reçoit un enfant qu'on ne peut ni fabriquer ni mériter.
Le Fil Conducteur
Depuis des siècles, Israël attend que le Seigneur revienne dans Son temple. Malachie avait annoncé que le Maître entrerait soudain dans Son sanctuaire, et voici comment cela arrive : porté par ses parents, au milieu d'une foule de familles pauvres venues offrir deux tourterelles parce qu'elles n'avaient pas de quoi payer un agneau. Personne ne remarque rien. Le grand retour de Dieu chez Lui passe par une paire de bras usés. C'est le fil constant de toute l'Écriture : Dieu tient parole, mais jamais avec le fracas que nous avions imaginé. Siméon est le dernier des prophètes de l'ancienne alliance, non par son titre mais par sa position : il se tient à la charnière, l'attente derrière lui, l'accomplissement dans ses bras.
Le Miroir
Vous attendez quelque chose. Une guérison qui tarde, un enfant qui ne revient pas, un mariage qui s'est refroidi, un travail qui vous use sans rien produire de durable. Et vous avez appris, comme tout adulte lucide, à ne plus trop espérer, parce que l'espérance déçue coûte cher. Siméon a vieilli sur une promesse. Rien ne dit qu'il ne doutait pas. Ce que le texte dit, c'est qu'il est entré ce jour-là dans le temple, encore une fois, et qu'il avait les mains libres. Voilà la question inconfortable : vos mains sont-elles disponibles, ou déjà pleines de ce que vous vous êtes fabriqué pour compenser l'attente ? Aujourd'hui, asseyez-vous cinq minutes, paumes ouvertes sur les genoux, et dites à voix haute une seule phrase : le nom de ce que vous attendez encore, suivi d'une bénédiction pour ce que Dieu a déjà donné.
L'Intertexte
Un vieillard qui déclare pouvoir mourir maintenant, cela s'était déjà entendu. Jacob, au bout de vingt ans de deuil, revoit Joseph vivant en Égypte et dit qu'il peut désormais mourir puisqu'il a vu son visage. Même structure : une longue attente, un visage, et la mort qui perd son aiguillon. Mais Siméon voit plus qu'un fils retrouvé ; il voit « ton salut ». Plus près encore, Luc lui-même met deux attitudes côte à côte : Marie, qui « gardait toutes ces choses par-devers elle, les repassant dans son cœur », et Siméon, qui prend et proclame. L'une garde en silence ce qu'elle ne comprend pas ; l'autre dit tout haut ce qu'il a attendu toute sa vie. Les deux sont justes.
La Question
Pourquoi une vie entière d'attente pour un seul instant ? L'Esprit avait promis à Siméon qu'il ne verrait pas la mort avant d'avoir vu le Christ ; la promesse contenait donc, en creux, l'annonce de sa propre fin. Recevoir le salut et être congédié dans le même souffle : cela n'a rien d'évident. Et que voit-il exactement ? Un nourrisson qui ne sauve encore personne, qui ne parle pas, qui devra grandir trente ans avant le premier mot public. Siméon meurt sans voir la croix, sans voir le tombeau vide. Le texte ne résout pas cela. Il laisse un homme tenir un commencement et l'appeler un achèvement. Peut-être est-ce là toute la foi : reconnaître le tout dans le peu.
Le Détail
Le verbe que Luc emploie pour « prit » signifie d'abord accueillir, recevoir un hôte, accepter ce qu'on vous tend. Siméon ne saisit pas, ne s'empare pas ; il ouvre les bras et laisse déposer. Le geste est exactement l'inverse de la prise de possession. Et remarquez le point d'appui : ce vieil homme, à qui il ne reste presque plus de force, soutient physiquement Celui qui soutient toutes choses. Pendant quelques secondes, dans la cour du temple, le Créateur pèse sur des bras humains. Toute la théologie de l'incarnation tient dans ce déséquilibre-là, et Luc ne l'explique pas. Il le décrit, et passe au cantique.
Réflexion
Qu'est-ce que vous tenez actuellement si serré que vos bras ne pourraient rien recevoir d'autre ?
Siméon bénit Dieu avant de parler du salut. Quand avez-vous pour la dernière fois remercié Dieu sans rien Lui demander ensuite ?
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