Matthieu 1:5
Le texte
Deux noms de femmes s'invitent dans une liste d'hommes : « et Salmon engendra Booz, de Rachab ; et Booz engendra Obed, de Ruth ; et Obed engendra Jessé ». Trois générations, rien de plus, et pourtant le verset le plus court de la généalogie porte le plus lourd. Rahab, la femme de Jéricho qui a caché les espions et qui tenait une maison où l'on ne posait pas de questions. Ruth, la Moabite, veuve, étrangère, ramassant des épis derrière les moissonneurs de Booz. De ces deux-là naît la ligne qui conduit à Jessé, donc à David, donc au roi. Matthieu ne raconte rien, n'explique rien, ne s'excuse pas. Il écrit les noms et passe au suivant.
Le cœur
Une généalogie royale, dans l'Antiquité, servait à prouver une pureté. On y taillait, on y polissait, on effaçait les branches gênantes. Matthieu fait l'inverse : il inscrit dans l'acte de naissance du Messie une Cananéenne et une Moabite, précisément les deux peuples que la Loi tenait à distance. Ce n'est pas de la tolérance, c'est une déclaration sur Dieu. Il ne construit pas le salut malgré l'indigne, Il le construit avec elle, par elle, en la nommant. La grâce n'est pas ici un correctif appliqué après coup à une lignée respectable ; elle est la méthode dès le départ. Et si Dieu n'a pas eu honte d'écrire Rahab dans la généalogie de son Fils, la question de savoir qui mérite d'y figurer est définitivement retirée de nos mains.
Le fil rouge
Rahab et Ruth ne sont pas deux anomalies isolées ; elles sont le motif que Dieu tisse depuis Abraham. Il avait promis que toutes les familles de la terre seraient bénies par sa descendance, et voilà que la descendance elle-même se met à absorber les nations avant même d'avoir un roi. Une femme de Jéricho entre par la foi dans un fil écarlate suspendu à sa fenêtre ; une Moabite entre par une fidélité obstinée envers une belle-mère amère. Elles sont les premières gouttes de ce qui deviendra un fleuve à la Pentecôte. Quand Matthieu terminera son évangile par l'ordre d'aller vers toutes les nations, il n'ajoutera rien de nouveau : il ne fera que dire tout haut ce que sa généalogie murmurait déjà au verset cinq.
Le miroir
Vous savez quelle branche de votre arbre vous ne mentionnez pas au travail. Le divorce, la faillite, l'oncle en prison, la dépression de votre mère, l'avortement dont personne ne parle, l'année où vous avez tout saboté. Nous vivons avec une généalogie officielle, celle que nous racontons, et une généalogie réelle, celle qui nous réveille à quatre heures du matin. Ce verset vient poser le doigt exactement là. Non pour vous rassurer à bon compte, mais pour dire : Dieu n'a pas fait carrière sur une lignée présentable, et Il ne commencera pas avec vous. Il y a aussi l'autre côté du miroir, plus inconfortable : la fierté tranquille de ceux qui figurent, eux, dans la bonne colonne. Rahab a un passé, mais vous avez peut-être une réputation, ce qui est plus difficile à lâcher.
Aujourd'hui : écrivez sur un papier le nom que vous omettez toujours quand vous racontez votre histoire, dites à voix haute « Dieu a écrit Rahab, Il peut écrire ceci », puis déchirez le papier.
Le détail
Le mot à retenir est le verbe répété quarante fois : engendra. Un verbe masculin, mécanique, qui n'a besoin d'aucun nom de femme pour fonctionner. Or Matthieu le casse quatre fois, et deux fois dans ce seul verset : « de Rachab », « de Ruth ». Grammaticalement, ces mentions sont superflues ; on n'ajoute pas la mère quand on récite une généalogie. Elles sont donc un choix, une main qui se pose sur l'épaule du lecteur et l'oblige à s'arrêter. Ces deux femmes ne sont pas des figurantes tolérées dans la marge, elles sont l'accent délibéré. Dans une liste conçue pour effacer, Matthieu a introduit deux noms qui refusent d'être effacés. Dieu se souvient nominativement de ce que les registres ignorent.
Le profil
Les premiers lecteurs de Matthieu sont des Juifs, souvent dans des communautés où Juifs et païens commençaient à s'asseoir à la même table, non sans friction. Certains soupçonnaient les nouveaux venus de diluer la promesse. Entendre au cinquième verset qu'une Cananéenne et une Moabite se tiennent entre Abraham et David, c'était sentir le sol bouger. Deutéronome interdisait au Moabite l'assemblée du Seigneur jusqu'à la dixième génération ; et voilà Ruth, arrière-grand-mère du roi. Matthieu ne polémique pas, il récite. Et la récitation suffit : l'argument contre l'étranger s'effondre dans la lignée même du Messie. Pour un lecteur païen fraîchement baptisé, ce verset valait toutes les lettres de recommandation.
La question
Alors Dieu se sert-Il du péché pour accomplir ses desseins ? Il faut résister à cette conclusion facile. Rahab n'entre pas dans la lignée parce qu'elle était prostituée, mais parce qu'elle a cru ; Ruth n'y entre pas parce qu'elle était moabite, mais parce qu'elle s'est attachée. Le texte n'excuse rien et ne romantise rien. Reste pourtant ceci, qui ne se résout pas : Dieu construit son histoire avec un matériau que nous aurions jugé inutilisable, et Il le fait sans jamais nous expliquer pourquoi Il ne choisit pas plus propre. Nous voudrions une logique. Nous recevons des noms. Il faut apprendre à vivre avec cette économie-là, qui nous sauve précisément parce qu'elle nous déconcerte.
Réflexion
Quel nom, dans votre histoire, refusez-vous encore de prononcer devant Dieu, et qu'est-ce que vous craignez qu'Il en fasse ?
Qui, dans votre église ou votre entourage, vous semble figurer dans la mauvaise colonne, et que changerait le fait de l'imaginer inscrit dans cette généalogie ?
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Ce que la communauté partage sur Matthew 1
Réflexions, prières et actions de grâce des lecteurs et de l'équipe de rédaction sur ce passage.
Père, dans cette longue liste de noms que personne ne retient, tu as inscrit des vies entières. Merci de connaître aussi la mienne, même quand elle semble sans éclat. Fais de mes jours ordinaires un maillon utile dans ce que tu construis.
« et Achaz engendra Ézéchias. » Achaz, ce roi qui a fermé les portes du temple et sacrifié son propre fils. Et de lui naît Ézéchias, celui qui rouvre tout. Ta lignée ne te condamne pas. Dieu sait faire pousser une foi neuve dans une terre que d'autres ont abîmée. Peut-être que c'est toi, cette rupture-là.
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