Romains 10
Le texte
Écoutez d'abord le silence avant la phrase. Paul dicte, Tertius attend, et l'apôtre commence non par un argument mais par une plaie ouverte : « le souhait de mon cœur, et la supplication [que j'adresse] à Dieu pour eux, c'est qu'ils soient sauvés ». Ceux dont il parle sont les siens, ses frères de sang, zélés pour Dieu « mais non selon la connaissance ». Suit alors le grand renversement : la justice n'est plus une échelle à gravir mais une parole déjà posée sur les lèvres, « la parole est près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur ». Et de là, en cascade : croire, invoquer, entendre, prêcher, être envoyé. Le chapitre se referme sur des mains tendues tout le jour vers un peuple qui se détourne.
Le cœur
Le nœud tient en un seul mot, et ce mot n'est pas « effort » mais « soumission ». Paul écrit que ses frères, « ignorant la justice de Dieu et cherchant à établir leur propre justice, ne se sont pas soumis à la justice de Dieu ». Voilà l'accusation, et elle est étrange : leur faute n'est pas la paresse, c'est la ferveur mal orientée. On peut résister à Dieu par la dévotion même, quand cette dévotion sert à fabriquer un statut devant Lui plutôt qu'à le recevoir de Lui. Se soumettre à la justice de Dieu, c'est accepter d'être justifié à titre gratuit, ce qui coûte à l'orgueil bien plus que n'importe quelle discipline religieuse. « Christ est [la] fin de [la] loi pour justice à tout croyant » : la course s'arrête parce que Quelqu'un a franchi la ligne pour nous.
Le fil conducteur
Ce que Paul fait ici avec Moïse est audacieux. Il prend les paroles prononcées au bord du Jourdain, quand Israël se tenait devant un pays qu'il n'avait pas encore foulé, et il les met dans la bouche de la justice par la foi. Moïse disait au peuple : n'imagine pas que le commandement soit hors de portée, dans le ciel ou au-delà de la mer ; il est tout près. Paul entend dans cette proximité une prophétie. Ce qui était près, ce n'était pas seulement un code, c'était Dieu qui se rapproche. Et ce rapprochement culmine en Quelqu'un qui est descendu, puis remonté « d'entre les morts ». Toute l'histoire du salut tient dans ce mouvement : Dieu qui vient là où nous sommes, plutôt que nous qui montons là où Il est.
Le miroir
Il y a une piété qui sert secrètement à se rassurer. Vous la reconnaissez à ce qu'elle compte : les lectures faites, les services rendus, les années de fidélité, la différence entre vous et celui du dernier rang. Paul ne dit pas que ce zèle est faux, il dit qu'il est aveugle. Et il grince encore ailleurs : dans ce père qui prie pour un fils qui a tout lâché, dans cette mère dont la douleur ressemble mot pour mot au « souhait de mon cœur » de l'apôtre. Le chapitre ne promet pas que la prière renversera la situation. Il promet seulement que la parole reste proche, à portée de bouche, y compris de la bouche de ceux que vous avez rangés dans la colonne des cas désespérés.
Le détail
Arrêtez-vous sur les deux questions interdites. « Qui montera au ciel ? » et « Qui descendra dans l'abîme ? » Ce sont de belles questions, héroïques même, le genre de questions que la religion aime poser parce qu'elles laissent une place au champion. Paul les coupe net, comme on interrompt quelqu'un qui s'emballe. Et remarquez où il situe le danger : « Ne dis pas en ton cœur ». Pas dans la doctrine, pas dans le discours public, mais dans ce murmure intérieur où l'on négocie encore avec Dieu. Le cœur cherche toujours une expédition à monter. Le ciel est déjà descendu, l'abîme est déjà visité ; il ne reste qu'une parole à recevoir, ce qui est humiliant de simplicité.
L'intertexte
Quand Paul écrit « quiconque invoquera le nom du ✶Seigneur sera sauvé », il cite Joël, le même verset que Pierre lance à la foule au matin de la Pentecôte. Chez Joël, ce cri sort d'un peuple assiégé, au bord de la catastrophe ; le mot « quiconque » y était déjà large, mais Paul en tire toute la conséquence : « il n'y a pas de différence de Juif et de Grec ». Et le chapitre se termine par Ésaïe, où Dieu parle de Lui-même comme d'un homme qui reste debout, bras ouverts, toute la journée, devant quelqu'un qui refuse d'entrer. Ce n'est pas l'image d'un juge. C'est l'image d'une patience épuisante, tenue à bout de bras.
Le contexte
Nous sommes vers l'an 57, à Corinthe, et Paul dicte une lettre à une communauté qu'il n'a jamais visitée. Rome compte alors des chrétiens d'origine juive rentrés d'exil après la mort de Claude, retrouvant des assemblées devenues majoritairement païennes pendant leur absence. Imaginez le malaise : qui préside, qui décide, qui appartient vraiment ? Certains croyants venus des nations commencent à conclure que Dieu en a fini avec Israël. Les chapitres 9 à 11 sont la réponse de Paul, et ils ne sont pas un exposé froid. Un Juif écrit sur les Juifs, devant des non-Juifs tentés de mépris, et il commence par dire qu'il prie pour eux. Le ton compte autant que l'argument.
Réflexion
Quelle question du genre « Qui montera au ciel ? » votre cœur pose-t-il encore en silence, et que cherchez-vous à prouver en la posant ?
Ésaïe fait dire à Dieu : « J'ai été trouvé de ceux qui ne me cherchaient point. » Qui, dans votre entourage, rangez-vous parmi ceux qui ne cherchent pas, et que changerait-il si Dieu s'y laissait trouver avant vous ?
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« Frères, le souhait de mon cœur, et la supplication que j'adresse à Dieu pour eux, c'est qu'ils soient sauvés. » Paul parle de ceux qui l'ont chassé des synagogues, lapidé, dénoncé. Et son premier réflexe n'est pas de se défendre, c'est de prier. Pour qui pries-tu ainsi ? Ceux qui te blessent trouvent-ils place dans ton cœur avant de trouver place dans tes reproches ?
« Et comment croiront-ils en celui dont ils n'ont point entendu parler? et comment entendront-ils sans quelqu'un qui prêche? » Paul ne parle pas de stratégie, il parle de quelqu'un. Quelqu'un a pris le temps de te dire le nom de Jésus. Sans cette voix, tu ne l'aurais pas connu. Et maintenant, qui attend la tienne?
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