Lamentations 3:19
Le Texte
Après dix-huit versets où l'homme raconte comment Dieu L'a muré, brisé, criblé de flèches, la voix change de direction. Elle cesse de décrire et se met à demander : « Souviens-toi de mon affliction, et de mon bannissement, de l'absinthe et du fiel. » Quatre mots pour nommer ce qui l'écrase : la souffrance subie, l'arrachement à sa terre, et deux goûts amers, l'absinthe et le fiel, ceux qu'on n'avale pas sans que le corps se révolte. Il ne demande pas encore la délivrance. Il demande à être vu. Juste avant, il avait dit : « Ma confiance est périe, et mon espérance en l'Éternel. » Et pourtant il parle encore à Celui dont il vient d'affirmer qu'il n'attend plus rien.
Le Cœur
Voilà la chose étrange : il dit « souviens-toi » à Dieu, comme si Dieu avait oublié. Ce n'est évidemment pas de l'information que Dieu manquerait. Le verbe hébreu zakar, se souvenir, ne désigne presque jamais dans la Bible un simple exercice de mémoire ; il désigne l'engagement de quelqu'un qui agit en faveur de ce dont il se souvient. Demander à Dieu de se souvenir, c'est Lui demander d'intervenir, de reprendre en main une histoire qu'Il semble avoir lâchée. Et le geste théologique est immense : cet homme adresse sa plainte contre Dieu à Dieu même. Il ne cherche pas un tribunal extérieur. Il n'a nulle part ailleurs à aller. La foi, ici, n'est pas un sentiment de confiance ; c'est le fait têtu de continuer à parler à Celui qui frappe.
Le Fil Rouge
Ce cri traverse toute l'Écriture comme une veine. Dieu s'était « souvenu » d'Israël en Égypte ; ici, l'homme réclame que cela recommence. Mais quelque chose de plus se joue. L'absinthe et le fiel reviennent, à la fin, dans une autre bouche : on tend à Jésus, sur la croix, une boisson mêlée de fiel, et Il refuse de s'anesthésier. Il boit la coupe amère jusqu'au bout, et le cri qu'Il pousse est de la même famille que celui-ci : une plainte adressée à Dieu contre l'abandon de Dieu. Autrement dit, quand vous priez Lamentations 3, vous ne priez pas seul dans le noir. Vous priez des mots que le Fils a rendus siens. Le ciel n'a plus besoin qu'on Lui explique ce que c'est que l'absinthe.
Le Miroir
Reconnaissez-vous cette prière-là ? Pas la prière propre du dimanche matin, mais celle de trois heures du matin, quand le diagnostic est tombé, quand le mariage s'est éteint sans bruit, quand l'enfant ne répond plus aux messages. Vous connaissez la tentation double : soit vous taire, parce qu'un chrétien mûr ne devrait pas parler à Dieu sur ce ton ; soit remplir aussitôt le vide par un verset consolant, pour ne pas rester devant la brûlure. Ce verset vous refuse les deux échappatoires. Il vous interdit la politesse pieuse qui n'ose pas nommer, et il vous interdit la fuite qui décide que Dieu n'écoute plus. Notez au passage l'orgueil caché dans notre silence : nous préférons souvent tenir bon tout seuls plutôt que d'avouer que nous sommes à bout. Alors faites ceci aujourd'hui : prenez un papier, écrivez en une phrase l'amertume précise que vous portez, sans l'adoucir, et lisez-la à haute voix en commençant par « Souviens-toi ».
Le Personnage Principal
Qui est cet homme ? Il ne se nomme pas. Il dit seulement : « Je suis l'homme qui ai vu l'affliction par la verge de sa fureur. » Il parle de Dieu à la troisième personne pendant seize versets, comme d'un adversaire dont on n'ose plus prononcer le nom en face, puis il bascule au verset 17 : « tu as rejeté mon âme loin de la paix ». Le voilà qui affronte enfin. Son paysage intérieur est celui d'un homme enfermé, moqué par son propre peuple, dont la mémoire tourne en rond : « Mon âme s'en souvient sans cesse ». Il rumine. Et sa seule issue n'est pas d'oublier, mais de confier son souvenir à un Autre. C'est un homme brisé qui refuse encore de lâcher la manche de Dieu.
Contexte
Nous sommes après 587 avant Jésus-Christ. Jérusalem est tombée, le temple brûlé, les murailles éventrées, l'élite déportée à Babylone. « Bannissement » n'est pas une métaphore : des convois d'hommes attachés ont pris la route du nord. Ceux qui restent survivent dans les ruines, sous une administration étrangère, avec la honte publique d'un peuple dont le Dieu semble avoir perdu. Les Lamentations sont des poèmes construits sur l'alphabet hébreu, lettre par lettre : une douleur mise en ordre pour qu'on puisse la chanter ensemble. Ce cri n'était pas un journal intime. C'était une liturgie collective, récitée dans les décombres, entre voisins qui avaient enterré les mêmes morts.
La Question
Pourquoi faut-il demander à Dieu de se souvenir ? S'Il voit tout, ce cri est-il autre chose qu'un cri dans le vide ? Le texte ne résout pas cela. Il maintient les deux : Dieu a « fermé l'accès » à la prière, et pourtant on prie. Deux versets plus loin viendra « ses compassions ne cessent pas », mais remarquez que rien n'a changé dehors ; aucune muraille n'est relevée. La consolation ne dissout pas la nuit, elle s'assied à côté d'elle. Peut-être que « souviens-toi » n'informe pas Dieu mais nous replace, nous, dans une relation où nous avions cessé de croire. Peut-être. Le poème ne le dit pas, et il serait malhonnête de combler ce silence.
Réflexion
Quelle amertume précise avez-vous appris à ne plus mentionner devant Dieu, et pourquoi vous êtes-vous tu ?
Que se passerait-il si votre prière la plus honnête cette semaine n'était pas une demande de solution, mais une demande d'être vu ?
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Ce que la communauté partage sur Lamentations 3
Réflexions, prières et actions de grâce des lecteurs et de l'équipe de rédaction sur ce passage.
Père, quand j'appelle dans le noir, tu viens. Pas toujours comme je l'imagine, mais tu es là, tout près, et ta voix calme ma peur. Aide-moi à me souvenir de ça demain, quand l'angoisse reviendra frapper. Je ne suis pas seul.
Père, il y a des jours où je me sens traqué comme un oiseau, poursuivi sans raison, le cœur battant trop vite. Tu vois ma fatigue et ma peur. Sois mon abri quand je n'ai nulle part où me poser, et garde mon âme en paix.
« Tu t'es enveloppé de colère et tu nous as poursuivis; tu as tué, tu n'as point épargné. » Quelques versets plus tôt, le même homme chantait les compassions qui se renouvellent chaque matin. Et pourtant il ose encore dire sa douleur. Ta foi n'a pas à faire semblant. Tu peux croire en sa bonté et lui crier que tu ne la vois plus.
« Pourquoi un homme vivant se plaindrait-il, un homme, à cause de la peine de ses péchés ? » Jérémie écrit cela assis dans les décombres de sa ville. Et il remarque une chose : il respire encore. Ce souffle que tu as ce matin, tu ne l'as pas mérité. Avant de compter ce qui te manque, ose compter cela.
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