Romains 3:18
Le texte
Paul termine sa longue chaîne de citations par une phrase courte, presque sèche : « il n'y a point de crainte de Dieu devant leurs yeux ». C'est le dernier maillon d'un réquisitoire qui a commencé à la gorge, passé par la langue, les lèvres, la bouche, puis les pieds rapides à verser le sang, et qui remonte maintenant jusqu'au visage. Après avoir démonté l'homme membre par membre, l'apôtre nomme enfin ce qui manque au centre : non pas une performance morale, mais un regard. Devant les yeux de cet homme, l'espace où Dieu devrait se tenir est vide. Et ce vide, pour Paul, explique tout le reste : la parole empoisonnée, la violence, l'ignorance du chemin de la paix.
Le cœur
Nous lisons trop vite « crainte de Dieu » comme un sentiment religieux, une piété un peu tremblante. Dans la Bible, c'est plutôt une manière de se tenir dans le monde : savoir qu'on est vu, qu'on rendra compte, que la réalité ne s'arrête pas à ce qu'on peut contrôler. Paul ne dit pas que ces gens sont athées au sens moderne ; le monde antique grouillait de dieux. Il dit qu'aucune de ces divinités ne les fait sourciller là où ça compte, dans la décision concrète, quand personne ne regarde. Voilà pourquoi ce verset est le sommet de la liste et non un ajout : le péché n'est pas d'abord une accumulation de fautes, c'est une orientation du regard. Dieu n'est plus dans le champ de vision, et dès lors tout devient négociable. La suite, en verset 19, tire la conclusion : toute bouche doit se fermer. On ne discute plus quand on est enfin vu.
Le fil conducteur
Cette phrase n'est pas de Paul. Il la prend au Psaume 36, où le poète décrit le méchant qui se flatte lui-même jusqu'à ne plus détester son propre mal. Autrement dit : la Bible connaissait déjà ce diagnostic mille ans avant Rome, et il n'a jamais été réservé aux païens. Paul le ramasse ici parce qu'il conduit son argument vers un point précis. Si la crainte de Dieu a disparu du champ de vision humain, alors aucune loi, aucune circoncision, aucun héritage religieux ne remettra Dieu devant les yeux de qui que ce soit. Il faudra que Dieu Lui-même se rende visible. C'est exactement ce que fait la suite du chapitre : « lequel Dieu a présenté pour propitiatoire ». Le mot signifie exposé publiquement, mis devant les yeux. Ce qui manquait au verset 18 est planté au verset 25, en pleine lumière, sur une croix.
Le miroir
La crainte de Dieu, dans la pratique, ressemble à ceci : vous êtes seul devant votre déclaration d'impôts, seul devant l'écran à minuit, seul dans une chambre d'hôtel, seul avec une réputation que vous pouvez démolir en trois phrases bien placées lors d'une réunion. Personne ne regarde. Et c'est précisément là que se joue tout. Paul ne parle pas de vos moments de piété, il parle de ce que vous faites quand la surveillance sociale s'éteint. La plupart d'entre nous ne sommes pas retenus par Dieu mais par le regard des autres : le conjoint, les collègues, l'Église. Enlevez ce regard-là, et que reste-t-il devant vos yeux ? La question n'est pas de savoir si vous croyez en Dieu. C'est de savoir s'Il compte à l'instant où Il est le seul témoin.
Le contexte
Nous sommes vers 57, à Corinthe, et Paul dicte une lettre pour des chrétiens qu'il n'a jamais rencontrés. À Rome, ces gens ne se réunissent pas dans une église mais dans des appartements au-dessus des ateliers, dans les quartiers du Trastevere et de la Porta Capena : bruit, odeur de tannerie, escaliers de bois, une trentaine de personnes serrées. Huit ans plus tôt, l'empereur Claude avait expulsé les Juifs de la ville à cause de troubles liés, très probablement, à la prédication du Christ. Les assemblées étaient devenues majoritairement païennes. Puis Claude est mort, les Juifs sont revenus, et ils ont retrouvé des communautés où leurs Écritures étaient lues par des non-circoncis qui ne se sentaient plus tenus par grand-chose. Tension de loyer, tension de préséance, tension de mémoire. C'est dans cette pièce-là que résonne la liste de Paul.
Le détail
« Devant leurs yeux. » L'expression grecque évoque quelque chose de posté en face, comme un panneau, une inscription. Or aucun habitant de Rome ne pouvait faire trois pas sans avoir quelque chose devant les yeux : le buste de l'empereur au carrefour, son profil sur chaque pièce de monnaie qui passait de main en main, les enseignes des temples, les autels domestiques près de la porte d'entrée. La ville entière était un dispositif visuel qui rappelait à chacun devant qui il vivait. Paul dit : au milieu de cette saturation d'images, l'espace réservé au Dieu vivant reste vide. Ce n'est pas l'absence d'objets religieux, c'est l'absence d'une Présence qui pèse. Nos écrans ont remplacé les statues, et le problème n'a pas bougé d'un centimètre.
Le personnage principal
Le portrait que Paul compose depuis le verset 13 n'est celui de personne en particulier, et c'est ce qui le rend insupportable. Une gorge, une langue, des lèvres, une bouche, des pieds, et pour finir des yeux : un corps humain complet, monté pièce par pièce à partir de six citations différentes. Cet homme n'est pas un monstre. Il parle, il marche, il négocie, il se défend. Il ne se lève pas le matin en décidant d'être mauvais. Simplement, rien au-dessus de lui ne l'arrête. Son paysage intérieur est fait de calculs : ce qui se voit, ce qui se paie, ce qui passe. Le seul personnage absent de ce portrait, c'est Dieu, et c'est justement de cette absence que Paul fait le nom de la maladie.
L'intertexte
Deux textes éclairent celui-ci. Le Psaume 36, d'où vient la citation, ne décrit pas des étrangers mais un homme d'Israël, ce qui interdit à l'auditeur juif de faire glisser l'accusation vers les nations. Et bien plus loin en arrière, dans Genèse 20, Abraham explique pourquoi il a fait passer sa femme pour sa sœur : il s'est dit qu'il n'y avait pas de crainte de Dieu dans cet endroit, et donc qu'on le tuerait pour prendre Sara. Il se trompait sur Abimélec, mais son raisonnement révèle tout : dans un monde ancien sans police ni tribunal accessible, la crainte de Dieu était la seule protection du faible et de l'étranger. Là où elle manque, le vulnérable meurt. C'est pourquoi Paul enchaîne aussitôt sur des pieds rapides à verser le sang.
Le profil
Imaginez un artisan juif revenu d'exil, assis sur un tabouret, qui entend ces citations et les reconnaît toutes : elles viennent des Psaumes et d'Ésaïe, il les a chantées à la synagogue. Pendant six versets, il hoche la tête. Ce catalogue de la corruption humaine, il l'a toujours entendu appliqué aux nations, à Rome justement, à cette ville de sang et de venin. Puis arrive le verset 19 : tout ce que la loi dit, elle le dit à ceux qui sont sous la loi. Le piège se referme. Le texte qu'il utilisait comme miroir tendu aux autres vient de se retourner. Et à côté de lui, un affranchi grec, qui n'a rien à revendiquer, comprend soudain qu'il n'est plus le seul accusé de la pièce.
La question
Est-ce vrai ? Vous connaissez des gens sans foi qui sont honnêtes, généreux, meilleurs voisins que bien des croyants. Paul est-il en train de calomnier l'humanité pour rendre sa grâce plus spectaculaire ? Il faut résister à deux échappatoires. La première : dire que Paul exagère par rhétorique. Il n'écrit pas une enquête sociologique, il plaide devant un tribunal, et devant ce tribunal-là aucune moyenne statistique ne compte, seulement ce qui se tient au fond de chacun. La seconde échappatoire : conclure que la décence des incroyants ne vaut rien. Elle vaut, elle protège des vies, Dieu s'en sert. Mais elle ne remet pas Dieu devant les yeux. On peut être un homme bien et n'avoir jamais levé le regard. Le verset ne mesure pas votre conduite, il mesure votre horizon. Et là, aucun de nous ne s'en tire par comparaison.
Réflexion
Quand personne ne vous regarde, qu'est-ce qui vous retient concrètement : la peur d'être découvert, ou la conscience d'être vu par Dieu ?
Quelles images occupent réellement l'espace devant vos yeux au cours d'une journée ordinaire, et que reste-t-il de place pour Dieu ?
Lisez-vous ce réquisitoire comme une description des autres, ou avez-vous déjà entendu le verset 19 se refermer sur vous ?
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Ce que la communauté partage sur Romans 3
Réflexions, prières et actions de grâce des lecteurs et de l'équipe de rédaction sur ce passage.
On accusait Paul de dire: "Faisons du mal, afin qu'arrive le bien." Il ne se défend pas longuement, il laisse tomber: "desquels le jugement est juste." Tu seras peut-être mal compris pour avoir annoncé une grâce trop large. Mais prends garde aussi: la grâce qui te sert d'excuse pour pécher n'est plus la grâce de Dieu.
Père, je me suis longtemps épuisé à mériter ton regard. Merci parce que ta justice ne dépend pas de mes efforts, mais de ce que tu as révélé en Jésus. Apprends-moi à respirer dans cette grâce, aujourd'hui encore.
« Loin soit la pensée! puisque comment Dieu jugera-t-il le monde? » Paul balaie d'un mot notre raisonnement tordu: mon péché ne rend pas Dieu plus beau, il rend seulement mon cœur plus rusé. Combien de fois cherches-tu une logique qui excuse ce que tu ne veux pas lâcher? Le Juge, lui, reste juste. Et c'est une bonne nouvelle.
Étant justifiés gratuitement par sa grâce, par la rédemption qui est dans le christ Jésus." Gratuitement pour toi, mais pas gratuit : une rédemption, c'est un prix payé. Tu ne dois rien ajouter, et c'est justement là que ton coeur résiste. Tu préférerais mériter un peu. Reçois plutôt, les mains vides.
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