Jérémie 1:5
Le Texte
Une seule phrase, et elle précède la naissance de celui qui l'entend : « Avant que je te forme dans le ventre [de ta mère], je t'ai connu, et avant que tu sortes de [son] sein, je t'ai sanctifié, je t'ai établi prophète pour les nations. » Dieu ne commence pas par demander à Jérémie s'il est disponible, ni par évaluer ses aptitudes. Il lui annonce trois choses déjà faites, toutes au passé : Il l'a connu, Il l'a mis à part, Il l'a installé dans une fonction. Le jeune homme d'Anathoth apprend que sa vie était réquisitionnée avant qu'il ait eu le premier mot à dire, et que le champ de cette réquisition n'est pas son village mais les nations.
Le Cœur
Le verbe hébreu traduit par « connaître », yada‘, ne désigne pas un savoir d'information mais un lien engagé, celui de l'alliance : Dieu ne savait pas des choses sur Jérémie, Il était déjà attaché à lui. Et « sanctifier » ne signifie pas ici rendre pieux, mais mettre à part pour un usage, comme on réserve un ustensile au service du temple. Voilà le renversement : notre existence n'est pas d'abord un projet que nous construisons et auquel Dieu apporterait Son appui, elle est une destination reçue. Cela console et cela dérange en même temps. Si ma vie m'est confiée plutôt qu'appartenue, alors mon temps, mon corps, ma parole ne sont plus des propriétés privées dont je disposerais souverainement. Ils sont un mandat.
Le Fil Conducteur
Ce verset n'est pas un cas isolé mais une manière de faire qui traverse toute l'Écriture : Dieu choisit avant que l'on soit en état d'être choisi. Paul, des siècles plus tard, relira sa propre histoire exactement dans ces termes, en disant de Dieu qu'Il l'a mis à part dès le sein de sa mère ; il n'imite pas Jérémie par piété littéraire, il reconnaît le même mode d'action. Et le fil remonte plus loin encore : le Serviteur d'Ésaïe est lui aussi appelé depuis le ventre maternel, envoyé « pour les nations », mot à mot le mandat de Jérémie. Ce que Jérémie porte en éclat, en larmes et en échec apparent, Christ le portera jusqu'au bout : une vocation reçue avant toute performance, exercée devant des royaumes, et payée de Sa personne. La grâce n'est pas une invention du Nouveau Testament ; elle est ici, en germe, dans un verbe au passé.
Le Miroir
Si ce texte dit vrai, la question du matin change de forme. Ce n'est plus « qu'est-ce que je veux faire de ma journée », mais « à qui appartient cette journée ». Concrètement : l'heure que vous donnez à un collègue épuisé n'est pas du temps perdu sur votre productivité, c'est du temps rendu à Celui qui l'a prêté. Votre argent cesse d'être le fruit exclusif de votre mérite et devient un dépôt dont vous rendrez compte. Votre corps, que vous soignez ou négligez, est l'instrument du mandat, pas votre propriété décorative. Et surtout votre bouche : Jérémie est établi prophète, c'est-à-dire homme qui parle quand il serait plus confortable de se taire, y compris devant les puissants de son propre camp. Le mensonge social, le silence prudent en réunion, la phrase vraie qu'on n'a jamais dite à un frère, à un parent : tout cela devient une question de fidélité, pas de tempérament.
Aujourd'hui, écrivez le nom d'une personne hors de votre cercle habituel (un collègue, un voisin, un ancien ami) à qui vous devez une parole vraie que vous retenez depuis des semaines, et envoyez-lui une seule phrase, maintenant.
Le Contexte
Nous sommes vers 627 avant Jésus-Christ, la treizième année de Josias, dans un royaume de Juda réduit, coincé entre un empire assyrien qui s'effondre et une puissance babylonienne qui monte. Anathoth est un village de prêtres à quelques kilomètres de Jérusalem, en territoire de Benjamin : Jérémie naît donc dans la caste religieuse, avec un avenir tracé, respectable, liturgique. Sa vocation le déchire de l'intérieur, puisque Dieu l'établit « contre les rois de Juda, ses princes, ses sacrificateurs » : contre les gens de sa propre famille professionnelle. Il parlera quarante ans, sous Josias, Jehoïakim, Sédécias, jusqu'à la déportation. Il verra donc l'accomplissement de ce qu'il annonce, sans la satisfaction d'avoir été cru.
La Question
Si tout est décidé avant la naissance, que reste-t-il de la liberté de Jérémie ? Le texte ne s'excuse pas de ce problème, et il ne le résout pas non plus. Remarquez plutôt que la première réaction de Jérémie est un refus : « Ah, Seigneur Éternel ! voici, je ne sais pas parler ». Le choix divin ne supprime pas la résistance humaine, il la provoque. Toute la suite du livre est un corps à corps, avec des plaintes d'une violence rare. L'élection n'est donc pas un pilote automatique ; elle est un lien dont on peut souffrir, contre lequel on peut se cabrer, et qui tient malgré tout. Cela ne dissipe pas le mystère de la prédestination. Cela l'installe dans une relation plutôt que dans un mécanisme.
Le Personnage Principal
Le personnage principal de ce verset n'est pas Jérémie, qui ne dit encore rien, mais Dieu, qui dit tout. Il est Celui qui aime avant d'être aimé, qui s'engage avant d'être reconnu, qui forme et connaît dans l'obscurité du sein maternel. Il y a là une tendresse d'artisan, et simultanément une autorité sans discussion : Il n'invite pas, Il établit. Les versets suivants montrent Son double visage : Il touche la bouche de Son prophète d'un geste presque physique, Il promet « je suis avec toi pour te délivrer », et dans le même souffle Il l'envoie « pour arracher, et pour démolir ». Ce Dieu-là ne se laisse pas réduire à la douceur ni à la sévérité. Il connaît les Siens, ce qui est la plus grande des consolations, et Il les emploie, ce qui est la plus exigeante.
Réflexion
Quelle part de ma journée est-ce que je considère instinctivement comme m'appartenant en propre, et que se passerait-il si je la traitais comme un dépôt confié ?
Devant qui est-ce que je me tais, non parce que le silence est sage, mais parce que parler coûterait trop cher ?
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