1 Corinthiens 14
Le texte
Paul range les dons spirituels selon un critère unique: est-ce que l'autre en profite? Celui qui parle en langue s'édifie lui-même, celui qui prophétise édifie l'assemblée; donc mieux vaut cinq paroles intelligibles que dix mille syllabes inspirées mais opaques. Suivent des règles précises: deux ou trois qui parlent, chacun à son tour, un interprète, celui qui parle se taise quand un autre reçoit une révélation, et tout se fasse « avec bienséance et avec ordre ».
Le cœur
Le critère de Paul n'est pas l'intensité de l'expérience mais l'utilité pour le prochain. Il ne conteste pas que le parler en langues soit un vrai don, il dit même en parler plus que tous les Corinthiens. Il conteste l'idée que ce qui m'élève spirituellement soit automatiquement bon pour l'assemblée. Voilà la ligne de fracture: la spiritualité qui se mesure au frisson qu'elle procure, contre la spiritualité qui se mesure au frère assis à côté. Et derrière ce critère, il y a une affirmation sur Dieu: « Dieu n'est pas [un Dieu] de désordre, mais de paix ». Son Esprit ne submerge pas la personne, Il l'engage; « les esprits des prophètes sont assujettis aux prophètes ». La possession m'excuse, le don me responsabilise.
Le fil rouge
Le verbe qui revient sans cesse est « édifier », construire. Dieu bâtit depuis Babel, où la confusion des langues a dispersé les hommes, jusqu'à la Pentecôte, où chacun entend dans sa propre langue. Or à Corinthe, la Pentecôte est en train de se retourner en Babel: chacun parle, personne ne comprend, et l'inconnu qui entre repart en disant que vous êtes fous. Paul remet le don à sa place: au service de la construction d'un seul corps. C'est le même mouvement que la croix. Christ n'a pas gardé pour Lui ce qu'Il possédait; Il l'a dépensé pour d'autres. Le chapitre 13, juste avant, n'était donc pas une parenthèse lyrique mais la règle d'application: « Poursuivez l'amour ».
Le miroir
Ce chapitre grince là où nous ne l'attendons pas, car il ne visait pas seulement les réunions charismatiques. Il vise le prédicateur qui aime la finesse de son exégèse plus que la compréhension de ses auditeurs. L'ancien qui parle en jargon d'initié devant des gens venus pour la première fois. Le père de famille qui prie à table dans un vocabulaire que ses enfants ne saisissent plus depuis longtemps. Le responsable de groupe qui, dès qu'un autre commence à dire quelque chose de vrai, ne se tait pas. Car c'est cela aussi, la règle de Paul: « que le premier se taise ». Le don de se taire pour laisser l'autre parler est le plus impopulaire de tous.
Et il y a l'autre face, plus intime. Nous mesurons souvent notre vie spirituelle à ce qu'elle nous fait ressentir: le culte qui m'a touché, la retraite qui m'a nourri, le livre qui m'a remué. Paul ne méprise rien de tout cela; il demande seulement, chaque fois: qui d'autre en a vécu? Ton salaire, ton temps libre, ton talent, ta connaissance de la Bible: qu'en tirent ceux qui vivent à trois mètres de toi?
Aujourd'hui, fais ceci: choisis une personne de ton assemblée que tu vois régulièrement sans lui parler vraiment, et envoie-lui en dix minutes un message qui fasse une des trois choses de Paul, « l'édification, et l'exhortation, et la consolation ». Pas un verset lancé en l'air; une phrase concrète sur ce que tu vois de bon en elle, ou sur ce que Dieu promet à ce qu'elle traverse.
La question
Puis viennent les versets 34 et 35, et il serait malhonnête de passer vite. « Que vos femmes se taisent dans les assemblées. » Dans la même lettre, Paul a supposé que des femmes prient et prophétisent (1 Corinthiens 11), et ici il dit que « tous » peuvent prophétiser. Beaucoup y voient donc un ordre limité à une situation précise: des interruptions, des questions lancées à haute voix, un désordre visible pour les gens du dehors, comme les langues sans interprète et les prophètes qui se coupent la parole. Cette lecture tient dans le fil du chapitre. Mais elle laisse une gêne, car Paul ne dit pas cela d'un ton conditionnel, il invoque la loi et la honte, et il ajoute que ce qu'il écrit est « le commandement du Seigneur ». Je ne prétends pas dissoudre la tension. Je constate seulement que la même main qui écrit ceci a écrit qu'en Christ il n'y a ni homme ni femme, et que la Parole de Dieu n'est pas sortie de nous.
Le contexte
Corinthe, années 50, port cosmopolite, colonie romaine reconstruite, ville d'ambition sociale. L'Église s'y réunit dans des maisons, autour d'un repas, avec des esclaves et des artisans et quelques riches propriétaires dans la même pièce. La religion locale connaissait l'extase, les oracles, les états d'inspiration; c'était un signe de proximité divine et donc de prestige. Une assemblée où tout le monde parle en langues à la fois ne choquait pas les habitudes religieuses de la ville, elle les confirmait. Et c'est précisément ce que Paul refuse. La porte reste ouverte, l'étranger peut entrer à tout moment, et ce qu'il verra jugera l'assemblée.
Le profil
Les Corinthiens entendaient dans ce chapitre une chose que nous entendons mal: une attaque contre leur classement social. Les dons spectaculaires étaient leur nouvelle hiérarchie, la version chrétienne du prestige qu'ils cherchaient partout ailleurs. Paul leur retire cette échelle et la remplace par une question de service. Ils entendaient aussi le mot « barbare » du verset 11, l'insulte grecque pour celui qui bafouille sans qu'on le comprenne: Paul leur dit qu'entre eux, dans leur culte, ils se rendent mutuellement barbares. Et ils entendaient l'ironie tranchante du verset 36: la Parole n'est pas sortie de Corinthe. Ils l'ont reçue. Des gens qui reçoivent ne dictent pas les règles.
Réflexion
Quand tu as parlé pour la dernière fois dans un cadre chrétien, qui en a été édifié, et le sais-tu, ou le supposes-tu?
Quel don ou quelle compétence gardes-tu pour ton propre usage parce que le partager coûterait du temps ou de la visibilité?
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