Deutéronome 9
Le texte
Moïse parle à un peuple sur le point de traverser le Jourdain, face à des villes fortifiées « jusqu'aux cieux » et à ces géants dont on murmure : « Qui peut tenir devant les fils d'Anak ? » Il leur promet la victoire, mais il coupe immédiatement l'interprétation qu'ils seront tentés d'en donner : « Ce n'est point à cause de ta justice, ni à cause de la droiture de ton cœur, que tu entres pour posséder leur pays. » Suit un réquisitoire : Horeb, le veau de fonte, les tables brisées, quarante jours de prosternation sans pain ni eau, l'intercession pour Aaron, puis la liste des lieux de révolte, Tabhéra, Massa, Kibroth-Hattaava, Kadès-Barnéa. Le chapitre s'achève sur la prière de Moïse : ne détruis pas Ton peuple, souviens-Toi d'Abraham.
Le cœur
Ce texte détruit un raisonnement que nous faisons tous, et qui paraît pieux : si Dieu me bénit, c'est qu'il y avait quelque chose en moi qui le méritait. Moïse anticipe la phrase avant même qu'elle soit prononcée, parce qu'elle se forme d'abord en secret : « Ne parle pas en ton cœur. » La victoire à venir n'est pas un salaire. Elle a deux causes, et aucune ne se trouve en Israël : la méchanceté des nations, et le serment fait aux pères. Entre les deux, un peuple « de cou roide », l'image d'une bête de trait qui refuse de tourner quand on tire la longe. Dieu donne le pays malgré eux, pas grâce à eux. C'est la grâce dans sa forme la plus dure à avaler : elle vous prive du droit de vous admirer.
Le fil conducteur
Ce chapitre tient debout grâce à un homme couché par terre. Quarante jours et quarante nuits, deux fois, sans pain ni eau, Moïse se prosterne entre un peuple coupable et une colère justifiée. Et remarquez ce qu'il refuse : Dieu lui propose de l'effacer, lui, du calcul, et de faire de sa descendance « une nation plus forte et plus nombreuse qu'eux ». C'était l'offre d'une carrière spirituelle réussie sur le cadavre des autres. Moïse la laisse tomber sans même la commenter. Il plaide sur deux choses seulement : la réputation de Dieu chez les Égyptiens et le serment fait à Abraham. C'est exactement la logique de la croix : un innocent qui refuse son propre avantage, un salut fondé sur la fidélité de Dieu à Sa parole, jamais sur la qualité des sauvés. Moïse préfigure ce qu'il ne peut pas accomplir ; il gagne un sursis, Christ obtient le pardon.
Le miroir
La phrase interdite du verset 4 se dit rarement à voix haute. Elle se dit sous la douche, en regardant le relevé bancaire d'un frère au chômage, en comparant vos enfants aux siens. Elle prend des formes présentables : « J'ai travaillé pour ça. » « J'ai fait des choix responsables. » « Nous, au moins, nous avons tenu bon. » Et pendant ce temps la mémoire fait son travail sélectif : Israël se souvient de la mer Rouge et oublie Massa, oublie Kibroth-Hattaava, oublie qu'il a fondu son or trois semaines après avoir entendu la voix de Dieu. Vous aussi vous racontez votre histoire en supprimant les campements honteux. Moïse dit : « Souviens-toi, [et] n'oublie pas. » L'humilité n'est pas une humeur, c'est un exercice de mémoire exacte.
Aujourd'hui : écrivez sur un papier la réussite dont vous êtes le plus fier cette année, puis en dessous, de votre main : « Ce n'est point à cause de ma justice. » Gardez le papier dans votre portefeuille.
L'intertexte
Exode 32 raconte le veau d'or comme un événement ; Deutéronome 9 le raconte comme un acte d'accusation, quarante ans plus tard, à des gens qui n'y étaient pas encore nés. Moïse leur dit « vous » sans hésiter. C'est ainsi que fonctionne la mémoire d'un peuple : le péché des pères n'est pas une anecdote, c'est un penchant hérité. Et l'écho le plus net se trouve dans la parabole du pharisien et du publicain, en Luc 18 : l'homme qui remercie Dieu de ne pas être comme les autres fait exactement ce que Moïse interdit ici, il transforme la grâce reçue en preuve de mérite. Il rentre chez lui non justifié, alors qu'il n'a rien dit de faux sur lui-même.
Le personnage principal
Moïse apparaît ici sans aucune auréole. Il a peur, il le dit : « j'eus peur de la colère et de la fureur dont l'Éternel était courroucé contre vous ». Il brise les tables devant tout le monde, geste de fureur autant que de vérité : l'alliance est déjà rompue, autant que cela se voie. Puis il broie le veau en poudre et jette la poussière dans le torrent, méthodiquement, jusqu'au bout, comme on nettoie une plaie. Et il intercède pour Aaron, son propre frère, l'homme qui a fabriqué la chose. Voilà un chef qui ne protège ni son image, ni sa lignée, ni son clan, mais qui se bat pour des gens qu'il vient lui-même de qualifier de rebelles. Aimer sans illusions : c'est plus rare que le courage.
Le contexte
Nous sommes dans les plaines de Moab, à l'est du Jourdain, quarante ans après l'Égypte. La génération qui a refusé d'entrer à Kadès-Barnéa est morte au désert ; ceux qui écoutent sont ses enfants. Les Anakim ne sont pas une légende pour eux : le rapport des explorateurs, avec ses murailles et ses géants, circule encore comme une rumeur familiale. Devant eux, des cités-États cananéennes fortifiées, une technologie militaire supérieure, et une population sans terre, sans armée de métier, sans roi. Dans ce monde-là, la victoire prouvait la supériorité du dieu et la vertu du vainqueur. Moïse coupe court à cette grammaire avant même la première bataille. Israël n'entrera pas comme un peuple vertueux récompensé, mais comme un peuple gracié qui exécute un jugement dont il pourrait tout aussi bien être l'objet.
Réflexion
Quelle est la « phrase que vous vous dites en votre cœur » quand vous comparez votre situation à celle de quelqu'un qui va moins bien ?
Quel campement de votre désert avez-vous supprimé du récit que vous faites de votre vie, et à qui pourriez-vous le raconter honnêtement ?
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Questions fréquentes sur Deuteronomy 9
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