Jean 6:1
Le texte
Une phrase de transition, presque un raccord de caméra : après les événements racontés au chapitre précédent, Jésus quitte la rive où Il se trouvait et passe de l'autre côté du lac. Jean prend soin de nommer deux fois cette étendue d'eau : la mer de Galilée, et aussi la mer de Tibériade. Rien ne se passe encore, personne ne parle, aucun miracle n'est accompli. Il y a seulement un homme qui se déplace, et un évangéliste qui juge cette traversée assez importante pour la noter avant d'ouvrir le plus long discours du quatrième évangile. Tout ce qui suivra, la foule affamée, les cinq pains, la nuit sur l'eau, la synagogue de Capernaüm, dépend de ce simple mouvement : Il s'en alla de l'autre côté.
Le cœur
Jean ne perd pas d'encre en descriptions inutiles. S'il note ce déplacement, c'est que le déplacement est théologique avant d'être géographique. Le Christ de cet évangile est constamment Celui qui vient d'ailleurs et qui passe : Il descend, Il traverse, Il se retire, Il revient. Plus loin dans ce même chapitre, Il dira Lui-même la traversée décisive dont toutes les autres ne sont que l'ombre : « car je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé ». Le verset 1 est donc une miniature du mouvement de tout l'Évangile : le salut n'arrive pas parce que l'homme a réussi à franchir la distance, mais parce que Dieu, en Christ, prend l'initiative de la franchir. Et l'ordre compte. Le pain de vie ne se donne pas d'abord dans un discours, mais dans une barque qui met le cap sur l'autre rive. Le double nom de la mer, l'un juif et l'autre impérial, dit d'ailleurs vers quel monde Il rame : un territoire où Israël vit sous le nom de César.
Le fil rouge
Traverser une eau pour rejoindre un peuple : l'Écriture connaît ce geste. La mer s'ouvre pour qu'Israël sorte d'Égypte, le Jourdain s'écarte pour qu'il entre dans le pays. Chaque fois, l'eau franchie ouvre sur un désert, une faim, un pain donné d'en haut. Jean sait exactement ce qu'il fait : deux versets plus loin il monte sur la montagne, trois versets plus loin il note que « la Pâque, la fête des Juifs, était proche ». Traversée, montagne, Pâque, foule affamée, pain multiplié. L'Exode est reconvoqué, mais avec un déplacement décisif : ce n'est plus Moïse qui monte, c'est Celui dont Moïse n'était que l'ombre, et le pain qu'Il donnera sera Sa propre chair.
Le miroir
Nous passons notre vie à espérer que quelqu'un vienne de l'autre côté. Le collègue qui pourrait faire le premier pas après la réunion qui a mal tourné. Le frère avec qui on ne se parle plus depuis l'héritage. L'enfant devenu adulte qui ne répond plus aux messages. Nous restons sur notre rive, avec nos bonnes raisons, et nous appelons cela de la dignité. Ce verset ne demande pas d'abord ce que vous ferez de votre rive à vous ; il constate que Dieu n'a pas attendu que vous rameiez vers Lui. Mais une fois ce constat reçu, la question revient inévitablement : de quelle eau refusez-vous encore la traversée, alors que vous avez été rejoint le premier ?
La question
Pourquoi Jean note-t-il les deux noms du lac, et pourquoi ce détail nous échappe-t-il si facilement ? Tibériade est une ville récente, bâtie par Hérode Antipas en l'honneur de l'empereur, sur un ancien cimetière, donc impure aux yeux des rabbins. Faut-il y lire une intention ? Le texte ne le dit pas. Jean se contente de poser côte à côte le nom de l'alliance et le nom du pouvoir romain, sans commentaire. Nous aimerions qu'il tranche, qu'il dénonce ou qu'il justifie. Il laisse le silence. Peut-être est-ce précisément là la pudeur de l'Évangile : le Christ traverse un monde déjà nommé par César, sans discourir sur César, et cette sobriété-là dérange plus qu'un manifeste.
Le contexte
Nous sommes en Galilée, région agitée, loin du Temple, sous l'autorité d'Antipas, celui-là même qui vient de faire décapiter Jean-Baptiste. Le lac fait une vingtaine de kilomètres de long ; le traverser en barque prend quelques heures et permet de changer de juridiction, ce qui n'est jamais anodin pour un homme dont la popularité inquiète. Au chapitre précédent, Jésus vient d'affronter à Jérusalem une opposition ouverte à propos du sabbat et de Sa relation au Père. Il part. Non par lâcheté, mais parce que Son heure n'est pas venue. La foule, elle, suivra le long de la rive : « parce qu'ils voyaient les miracles qu'il faisait sur ceux qui étaient malades ».
Le profil
Les premiers lecteurs de Jean, souvent des croyants d'origine juive exclus de la synagogue, entendaient dans ce simple verset bien plus que nous. Une traversée avant la Pâque, cela réveillait aussitôt la mémoire de la sortie d'Égypte. Ils savaient ce que signifie changer de rive quand le sol se dérobe, quand le lieu où l'on priait depuis l'enfance vous ferme la porte. Ils lisaient : Il est parti le premier, Il connaît l'autre côté. Et ils lisaient aussi, dans le nom impérial accolé à celui de Galilée, la carte exacte de leur propre exil intérieur : vivre en croyants dans un pays qui porte le nom d'un autre seigneur.
Réflexion
Où, concrètement, attendez-vous que Dieu vienne à vous, alors que le texte suggère qu'Il est déjà passé de l'autre côté et que c'est vous qui restez sur la rive ?
Quelle « Tibériade » traversez-vous chaque jour, un lieu marqué par un pouvoir qui n'est pas le Sien, et comment y vivez-vous sans discourir mais sans céder ?
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Ce que la communauté partage sur John 6
Réflexions, prières et actions de grâce des lecteurs et de l'équipe de rédaction sur ce passage.
Père, il m'arrive de croire connaître Jésus au point de ne plus le voir vraiment. Enlève cette habitude qui m'aveugle. Que je cesse de le réduire à ce que je comprends, et que je reçoive celui qui vient de toi, plus grand que mes idées sur lui.
Père, comme ceux qui réclamaient un signe, je regarde souvent en arrière en me demandant si tu me nourriras encore aujourd'hui. Tu as donné le pain du ciel à tes enfants dans le désert. Apprends-moi à te faire confiance pour ce jour, et à me rassasier de toi.
Père, la fête approchait, et tu savais déjà ce que tu allais faire. Apprends-moi à reconnaître ta main dans les saisons qui viennent, à me souvenir de ce que tu as délivré autrefois, et à te faire confiance pour ce qui vient.
Philippe fait ses comptes, et ses comptes sont justes: "Pour deux cents deniers de pain ne leur suffit pas, pour que chacun en reçoive quelque peu." Il n'a pas tort, il a seulement oublié qui pose la question. Jésus, lui, "savait ce qu'il allait faire". Toi aussi, tu calcules parfois devant un besoin trop grand. Ton addition est exacte. Elle est juste trop petite pour Celui qui t'interroge.
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